Comment Screening Room bouleverse le fonctionnement d’Hollywood

Le projet Screening Room de Sean Parker est en train de créer un véritable tumulte à Hollywood cette semaine. Le service offre la possibilité de regarder chez soi de grandes productions le jour même où elles arrivent au cinéma. Le projet révolte les exploitants de salles et polarise les réalisateurs, de grands noms se trouvant de chaque côté de la clôture.

Nous avons analysé toute l’information existante ainsi que les arguments connexes à mesure qu’ils surgissent. Voici les avantages et les inconvénients du concept Screening Room, ainsi que notre point de vue sur la question.

Ce que nous savons

Les détails de Screening Room ont été révélés dans Variety : il s’agirait d’un service accessible au moyen d’un décodeur (au prix de 150 $), qui exigera des frais supplémentaires de 50 $ par film (offert à des fins de visionnement pour une période de 48 heures).

Les fondateurs s’attendaient aux réticences des exploitants de salles; ils ont donc proposé un mécanisme de rémunération. Le partage de revenus est le suivant : 10 % pour Screening Room, 20 % pour les exploitants participants et le 70 % restant pour les distributeurs et les studios ou producteurs. De plus, pour chaque visionnement, les utilisateurs recevront deux billets pour aller voir un film dans une salle de leur région. L’intention est d’amener les consommateurs et les exploitants de salles à adhérer au service.

Les discussions avec Universal, Fox et Sony se poursuivent, alors que Disney aurait déjà refusé de s’associer au projet. Certains échos laissent également croire que Screening Room est sur le point d’obtenir le soutien d’un important exploitant, à savoir la chaîne AMC, qui a récemment acquis Carmike Cinemas.

Les concepteurs du projet n’ont pas encore fait de déclaration publique, mais de nombreux poids lourds de l’industrie sont déjà dans le ring.

Les partisans et leurs arguments

Parker et Akkaraju ont déjà retenu les services d’un puissant conseiller, Jeff Blake, ancien directeur de la mise en marché et de la distribution chez Sony. Depuis la première annonce dans la presse, une série de cinéastes de haut niveau ont exprimé leur soutien à l’initiative, notamment Peter Jackson, Steven Spielberg, Martin Scorsese et J.J. Abrams.

La possibilité de mettre en œuvre un système solide de lutte contre le piratage et d’attirer un auditoire qui ne peut ou ne veut pas aller au cinéma figure parmi les principaux avantages qu’ils attribuent à Screening Room.

Parmi les arguments favorables, citons :

  • Attirer un public qui ne va pas cinéma. La fréquentation des salles de cinéma est liée aux étapes de la vie, selon la principale constatation de l’éclairant rapport mené en 2010 par Stradella Road. En effet, il est peu probable que les personnes ayant des enfants et pour qui la conciliation travail-vie personnelle est complexe fréquentent le cinéma, si cette sortie exige une planification minutieuse et d’autres dépenses comme la garde d’enfants.


    Source

« Nous visons à établir un tarif de façon à cibler les adultes qui travaillent, les jeunes adultes qui allaient au cinéma et qui n’y vont plus en raison des enfants ou d’autres obligations […]. Il s’agit d’un groupe incroyablement vaste, selon les statistiques compilées par la Motion Picture Association of America [MPAA]. » (dans What’s So Great About Screening Room? The Inside Story of Sean Parker’s Day and Date System)

  • Lutter contre le piratage. Selon un récent rapport de la Direction de l’éducation et de la culture de la Commission européenne, 55 % des personnes interrogées pour les besoins de l’étude téléchargeaient ou visionnaient des films en continu illégalement. Plusieurs des principales raisons évoquées sont liées à l’accès et à l’offre. La même étude a permis d’observer que ceux qui possèdent le meilleur système de divertissement maison sont les plus susceptibles de pirater des films. « Le pourcentage de “pirates” (55 %) est plus élevé dans les ménages qui ont un téléviseur intelligent (61 %), un système de cinéma maison (66 %) et un abonnement à des services de VSD (69 %). » Par conséquent, les ménages qui sont technologiquement équipés sont ceux qui téléchargent le plus de films. Vu sous cet angle, si l’industrie se réorganisait et pouvait résoudre les problèmes de coût et de facilité d’accès, il est probable que les niveaux de piratage diminueraient.

  • En avoir plus pour son argent. Traditionnellement, le budget de marketing est épuisé au cours des premiers week-ends après le lancement d’un film. Puis, après une pause, le prochain effort est consacré au marché du divertissement à domicile. Il s’agit d’un énorme gaspillage qui est assujetti à de nombreuses variables externes pouvant avoir un effet réel sur la rentabilité, notamment la météo. Cette méthode repose trop sur le hasard pour assurer le succès de scénarios originaux de moyenne envergure. Screening Room offre aux distributeurs le temps de comprendre les nuances de leur campagne et d’optimiser celle-ci pour maximiser leurs dépenses en marketing.

Les détracteurs et leurs arguments

Parmi les opposants, citons les cinéastes à succès James Cameron, Cristopher Nolan et Roland Emmerich. Les chaînes de cinémas et les associations d’exploitants ont également exprimé leur désapprobation.

« Certains exploitants sont préoccupés du fait qu’ils seraient fondamentalement les instigateurs de leur disparition en consentant à réduire les fenêtres de sortie. » (Brent Lang, Variety)

La National Association of Theatre Owners, l’Art House Convergence (qui réunit de petites chaînes et des salles d’art) et l’Union internationale des cinémas (UNIC) se sont exprimées publiquement sur le sujet. Par exemple, la déclaration de la National Association of Theatre Owners donne à penser que l’association serait plus encline à revoir les sacro-saintes fenêtres de diffusion et à négocier avec les studios et les distributeurs, si on ne touche pas à la journée ou à la date des grandes sorties, qui sont leur pain et leur beurre.

Parmi les arguments défavorables, mentionnons :

  • Abandon des salles de cinémas. Si les spectateurs peuvent visionner un film à la maison la même journée que sa première au cinéma, les salles seront rapidement vides.

  • Prix élevé. À 50 $ par visionnement, il faudrait cinq personnes pour couvrir les coûts et rendre le prix aussi bas qu’un billet de cinéma. Le prix paraît particulièrement élevé puisqu’il s’agit d’une location, non d’un achat.

  • Menace de piratage. La qualité n’est pas très importante pour bon nombre de gens. De nombreuses personnes qui piratent du contenu souhaitent avant tout visionner le film, plutôt que le visionner dans les meilleures conditions avec une qualité optimale.

  • Attention détournée de la sortie en salle (et du week-end de sortie). Actuellement, une grande partie des efforts de marketing des films sont concentrés sur le week-end de sortie, en raison du potentiel perçu du bouche-à-oreille. Selon certains, si l’on sort l’expérience en salle de l’équation, ce potentiel sera tué dans l’œuf (nous avons déjà montré que ce mythe est partiellement démenti dans le paysage actuel, mais il est bien connu que cette croyance est assez répandue dans l’industrie).

  • Aliénation du public. Screening Room n’intéresserait pas seulement les familles avec des enfants. Il diminuerait également l’auditoire des célibataires et des couples sans enfant qui constituent actuellement la plus grande partie des cinéphiles fréquentant les salles.

  • Prolifération des franchises. Une telle initiative ne ferait que perpétuer la prolifération des franchises et des suites au détriment des productions originales et des offres cinématographiques intéressantes.

« Il n’y a pas d’exploitant de valeur qui ne sait pas que c’est là où nous nous dirigeons. À moins de capituler et de se cacher la tête dans le sable, les deux camps devront travailler là-dessus. » (David Weitzner, ancien chef de marketing d’un studio)

Le point de vue de Gruvi

Je crois qu’il est important de mettre les choses en perspective. L’industrie cinématographique vient d’établir un autre record de revenus en 2015, malgré le piratage et tous les autres facteurs défavorables.

Pendant les premières années des cassettes VHS, les cinémas avaient une chance d’occuper une meilleure place à table. Ils ont plutôt choisi de s’accrocher à une position de monopole. Les cassettes VHS ont fini par gagner, mais les cinémas et les sociétés cinématographiques ont continué à faire plus d’argent que jamais.

Nous allons donc voir une augmentation de la panique et des attaques virulentes, et peut-être davantage d’arguments comme ce délicieux bijou :

« Croyez-moi : le magnétoscope est au producteur de films américain et au public américain ce que l’Étrangleur de Boston est pour les femmes seules à la maison. » (Jack Valenti, au nom de la Motion Picture Association of America [MPAA], dans le cadre des audiences de 1982 devant le Congrès)

Ce qui nous mène à la déclaration suivante : « La perturbation est meilleure lorsqu’il s’agit du travail des autres » (comme DHH l’énonce judicieusement). Si les cinémas le pouvaient, ils auraient déjà lancé une initiative comme Screening Room il y a longtemps. Mais ils ne le peuvent pas en raison de la trop grande influence des intérêts et des relations politiques, qui ne sont pas propices aux ruptures ni aux changements soudains que la technologie peut souvent offrir.

Fracasser les fenêtres et réorganiser les aspects économiques des exploitants

S’il réussit à s’imposer, Screening Room aura une grande influence sur les fenêtres de diffusion ainsi que sur la façon dont les exploitants mènent leurs affaires. Comme nous l’avons pressenti il y a quelques mois dans notre examen des 10 tendances qui influeront sur l’industrie du divertissement, les cinémas qui ne se concentrent pas sur la création d’une grande expérience utilisateur en souffriront, un argument répété par d’autres intervenants de l’industrie du divertissement.

« La fenêtre rétrécira inévitablement — les cinémas doivent comprendre qu’il s’agit autant de la qualité de la salle et de l’expérience que l’on offre que du contenu. » (John Sullivan, directeur fondateur de Cinema Next)

Flexibilité des prix

Une telle initiative est susceptible d’accélérer l’établissement de prix flexibles; par exemple, certains titres seraient moins chers que les superproductions grand public. Par ailleurs, le visionnement de contenu dans certains pays pourrait être moins cher — Netflix bloque maintenant les réseaux privés virtuels (RPV); ainsi, il serait possible de faire la même chose pour éviter le piratage lié aux RPV.

Ces changements seront merveilleux pour faire croître le visionnement de films et tirer plus d’argent du contenu. Nous parlons d’un public international, qui a accès aux dernières technologies et qui risque d’abandonner ses habitudes de « visionnement légal ». La principale raison pour laquelle les pirates gagnent, c’est parce qu’ils offrent un meilleur accès.

« Plus vite vous cesserez de lutter contre le présent, plus vite vous vous mettrez au travail pour envisager l’avenir. » (Merci encore DHH !)

En conclusion, si nous voulons vraiment sauver cette industrie, il faut que les films soient vus ! Si nous voulons assurer la diversité des films et si nous voulons que des risques soient pris à l’égard de nouveaux talents (réalisateurs, acteurs, scénaristes, etc.), il est impératif que les films soient accessibles à tous afin que les spectateurs paient pour les regarder légalement, au cinéma ou à la maison.

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A l'origine, cet article a été publié sur Gruvi et est présenté dans le cadre d’un partenariat en édition entre Gruvi et le FMC Veille. © [2016] [Gruvi] Tous droits réservés.

Publié dans: Pratiques d'affaires

Tags: cinéma, distribution, fenêtre distribution, film, gruvi, salle de cinéma



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