Le pouvoir immersif du son binaural : entrevue avec Amaury La Burthe (Audiogaming)

Qu’est-ce que le son binaural et comment pouvez-vous le mettre au service de votre œuvre? Amaury La Burthe, spécialiste en outils audio pour médias numériques, explique comment cette technologie a contribué au succès de l’expérience en réalité virtuelle Notes on Blindness.

Les nouveaux formats narratifs créent un terrain fertile pour les créateurs sonores et les innovations se multiplient. Parmi ces innovations, le son binaural est une technologie qui suscite un intérêt particulier, notamment en raison du fait qu’elle est très compatible avec les expériences mobiles et la réalité virtuelle. En effet, le son binaural donne l’impression d’être plongé dans un environnement sonore ambiophonique (sur 360°).

Pour comprendre le potentiel de ce son bien particulier, je suis allé à la rencontre d’Amaury La Burthe, fondateur des sociétés Audiogaming et Novelab et créateur d’expériences interactives dans lesquelles la dimension sonore joue souvent un rôle fondamental. Une de ses dernières coproductions, Notes on Blindness, a été presque universellement acclamé comme l’un des premiers chefs-d’œuvre de la réalité virtuelle. C’est une expérience dans laquelle le son binaural est couplé à un environnement visuel fascinant pour nous faire vivre la réalité d’un homme atteint de cécité.

Le son binaural, qu’a-t-il de si spécial?

Nous reviendrons à Notes on Blindness, mais commençons par aborder la nature même du son binaural. Curieusement, il s’agit d’une technologie dont les fondements remontent à il y a plus d’un siècle! En effet, dès 1881, le théâtrophone de l’ingénieur français Clément Ader permettait d’écouter les représentations de l’opéra Garnier à deux kilomètres à la ronde. Pour ce faire, l’utilisateur devait placer deux combinés téléphoniques sur ses oreilles.

Bien entendu, aujourd’hui, le son binaural est nettement plus complexe, mais l’idée fondatrice était déjà là : reproduire fidèlement notre mode d’écoute naturel, qui nous permet notamment de situer les sons dans l’espace.

Revêtez donc vos plus beaux écouteurs et écoutez cet enregistrement pour en faire l'expérience.

Dès notre plus tendre enfance, notre cerveau a appris à établir d’où proviennent les sons dans l’espace en interprétant les très légers décalages de perception entre les oreilles droite et gauche. Le son binaural cherche à recréer une telle perception : un son vous semblera venir de la gauche s’il parvient à votre oreille droite après un léger décalage.

Source : James Gasson

C’est ce décalage qui « trompe » notre cerveau en lui faisant croire que le son voyage dans un environnement sonore « spatialisé » lorsque nous revêtons notre casque audio. À l’inverse, un son stéréo écouté au moyen d’un casque nous donnera une perception mono : le son nous semble provenir de l’intérieur de notre tête.

Cette perception binaurale, sur 360°, se couple donc formidablement bien à un environnement visuel de même nature : le tandem son binaural et réalité virtuelle est porteur de bien des promesses d’immersion.

Il reste toutefois quelques obstacles à franchir pour une expérience optimale...

Les contraintes du son binaural

La première contrainte est, bien entendu, celle de l’écoute au casque. Nous sommes aujourd’hui très nombreux à porter un sur nous en permanence, mais cela n’a pas toujours été le cas. C’est d’ailleurs ce qui explique pourquoi cette technologie a été quelque peu délaissée à l’époque du règne télévisuel : l’écoute au casque n’avait alors aucun sens.

Désormais, la généralisation des appareils mobiles et des équipements de réalité virtuelle redonnent à la technologie binaurale tout son intérêt. Cependant, la production de sons binauraux connaît une difficulté majeure.

Le problème n’est ni la technologie ni les coûts de production. « Ce n’est pas le même matériel donc il y a quelques coûts supplémentaires, mais cela n’a rien de violent. Cela ne va pas quadrupler les coûts audio… », nous rassure Amaury La Burthe.

Non, le principal problème que pose le son binaural est de nature physique : nous n’avons pas tous la même tête et notre cerveau a appris à interpréter les signaux sonores qui nous sont propres.

Notre morphologie et la forme de notre pavillon exerceront donc une influence sur la fréquence et l’amplitude des sons que nous entendons. Ma tête et mes oreilles n’ayant pas la même forme que les vôtres, nous ne percevrons pas de la même manière un enregistrement binaural.


Source : Shawn Feeney

« Les gens qui ont une tête très différente de la « tête moyenne » ils vont entendre un son qui n’est pas forcément très externalisé, voire presque stéréo. Cette limite-là n'est toujours pas réglée aujourd’hui ». Et quand La Burthe parle ici de « tête moyenne », il ne s’agit pas d’une simple métaphore : le plus souvent, la captation binaurale utilise deux micros qui sont placés sur une tête en silicone afin d’enregistrer le son comme il est censé parvenir à nos oreilles.


Source : Tête binaurale Neumann

Le son binaural peut aussi être produit en studio (il est alors qualifié de synthèse, par opposition au binaural natif). Un son binaural de synthèse est en réalité un son mono qui est transformé par calcul mathématique grâce à des outils d’édition sonore spécifiques. C’est d’ailleurs cette méthode qui a été utilisée par les créateurs de Notes on Blindness, une œuvre singulière où le son est le premier moteur de la narration.

Notes on Blindness, le son binaural au service de l’histoire

Notes on Blindness est avant tout un court-métrage magistral, œuvre de Peter Middleton et de James Spinney, qui valorise les enregistrements audio de John Hull, un théologien américain ayant consigné l’expérience de sa perte progressive de la vue au début des années 1980. Le projet a ensuite évolué vers un format long-métrage avec ARTE, qui a également voulu produire une expérience numérique singulière.


Source : ARTE

Le résultat de cette démarche est l’œuvre de réalité virtuelle Notes on Blindness: Into Darkness, coproduite par Agat Films / Ex Nihilo, Archer’s Mark, Audiogaming et ARTE.

« Dans ses Notes on Blindness, John Hull nous raconte les trois premières années pendant lesquelles son cerveau essaie de reconstituer quelque chose, jusqu'au moment où il dira, dans une de ses dernières cassettes, qu'il arrête de s'accrocher à ce qu'il connaissait avant et embrasse une perception d'aveugle.

« Ses cassettes représentent une trentaine d’heures de son, soit entre 300 et 400 pages de transcription. Cela fait une sacrée base pour travailler ! J'ai donc commencé par repérer tous les passages qui parlaient de son et grâce lesquels on pouvait visualiser des choses. Pas seulement des passages descriptifs mais des passages où la lecture me procurait une vision de la scène », se rappelle La Burthe.

Comme beaucoup d’œuvres innovantes, Notes on Blindness a beaucoup évolué dans son format. Au départ, il devait s’agir d’une application mobile davantage ludique que poétique. Tout cela a bien changé et le concept originel s’est enrichi d’une dimension visuelle en réalité virtuelle permettant de mieux raconter l’histoire de John Hull. Toutefois, une chose n’a pas changé, soit l’importance accordée au son.

« Nous voulions un son très précis et très immersif. Nous savions que nous allions utiliser du binaural en temps réel, » explique La Burthe. En effet, tous les sons dans Notes on Blindness sont dits spatialisés, c’est-à-dire qu’ils correspondent à un positionnement précis dans l’espace. Par exemple, si mon champ de vision correspond à ceci :

… je percevrai donc le son du manège comme provenant de ma gauche. Mais, si je tourne la tête et que le manège passe à ma droite, le son binaural correspondant sera ajusté en temps réel pour me donner la bonne impression sonore…

« Le calcul est fait à fur et à mesure qu'on tourne la tête. Il est fait à chaque instant, […] ce qui nous a valu quelques déboires parce que faire tourner entre 30 et 40 sons en temps réel sur des appareils mobiles, ce n'est pas évident. Nous avons passé un temps fou à optimiser l’application. Au début, les téléphones crashaient au bout de deux ou trois minutes dans le parc (la première scène de l’expérience [NDLA]). »

Proposer un univers sonore aussi riche et adaptable à chaque instant en fonction de la position du regard est un tour de force technique qui donne à Notes on Blindness une grande partie de sa puissance émotionnelle. D’autant plus que ces sons « spatialisés » opèrent un très beau contraste avec la voix de John Hull, qui elle est en mono. Nous avons donc l’impression que ses paroles nous parviennent directement dans notre tête, tandis que l’environnement stimule notre curiosité par ces sons et visuels sur 360°.

Des tests avaient pourtant été menés pour placer la source de la voix de John Hull juste à côté de notre oreille, comme s’il nous susurrait son histoire en confidence. Mais le résultat final était « très dérangeant » selon La Burthe, ce qui montre bien que le son binaural n’est pas une garantie d’immersion en soi. Encore faut-il l’utiliser correctement!

Le son binaural est-il toujours pertinent?

Notes on Blindness devrait vous convaincre sans l’ombre d’un doute du pouvoir immersif du son binaural. Malgré certaines contraintes inhérentes à cette technologie, le son binaural devrait se développer à mesure que la réalité virtuelle prend son envol.

Toutefois, il n’existe pas pour autant de scénario où le son binaural deviendrait omniprésent. Pour La Burthe, son utilisation doit répondre à une démarche artistique qui n’est pas toujours compatible avec tous les genres et tous les supports.

« Avec la réalité virtuelle, le son binaural est génial : on a à la fois la profondeur visuelle et la profondeur audio. […] Dans d’autres expériences immersives comme le jeu vidéo, je pense aussi qu'il peut être bénéfique et aider à donner plus de plans et de profondeur à l’expérience.

« Dans un lieu avec une belle acoustique, le binaural peut avoir du sens pour de la musique classique par exemple. Par contre, est-ce que ça vaut le coup de produire de la pop en binaurale ? Je sais pas. En tout cas aujourd'hui je n'ai pas entendu beaucoup de choses convaincantes.

« Forcément, pour l’horreur, cela peut être approprié. L'horreur en 360 est un marché de niche mais le son binaural est dans ce cas vraiment adapté. […] En revanche sur un format cinéma ou sur une série comme The Walking Dead, est-ce que j'ai envie d'avoir du son binaural avec une image plate devant ? Je ne suis pas très convaincu. »

Les utilisations du son binaural sont encore à défricher. N’hésitez donc pas à vous interroger sur sa pertinence pour votre prochain projet. D’ici là, je vous invite à télécharger Notes on Blindness et vous conseille également de jeter un œil à la série Burkland de la RTBF. C’est l’une des premières de son genre à bénéficier d’un tel traitement sonore. Vos oreilles vous en remercieront...

Publié dans: Études de cas, Technologies

Tags: audio fr, narration, réalité virtuelle



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