30 ans plus tard, qui veille sur Internet?

En 1993, alors que l’Internet destiné aux consommateurs* n’en était qu’à ses balbutiements, le magazine The New Yorker a publié une désormais célèbre caricature illustrant un chien devant un écran d’ordinateur et un clavier qui regarde un autre chien et affichant la légende suivante: « On the Internet nobody knows you’re a dog » (traduction: Sur Internet, personne ne sait que tu es un chien). Autrement dit, l’anonymat était une caractéristique intégrée dans cette nouvelle plateforme de communication. Vous pouviez donc être qui vous vouliez bien être sur Internet. Dans ces premiers jours de connectivité sans soucis, l’anonymat a mené à de nouvelles formes de communication interpersonnelle dont la plupart étaient de nature accommodante. Toutefois, comme c’est souvent le cas pour bon nombre d’activités récréatives, c’est une partie de plaisir, jusqu’à ce que quelqu’un se blesse…

Par ailleurs, au cours des derniers mois, plusieurs ont eu l’impression d’être lésés en ligne par des brèches de données, les maladresses éthiques des plateformes sociales les plus populaires et de pernicieuses informations déguisées en nouvelles. Toute cette situation a soulevé des questions concernant la gouvernance d’Internet – c’est-à-dire la gestion d’Internet et la reddition de compte relative à Internet, au sens large du terme, à l’égard de la conversation populaire – des questions qui sont également abordées dans la section « Cultiver la confiance » de notre rapport sur les tendances 2019.

Gérer l’ingérable

Par définition, une technologie décentralisée comme l’est Internet – dans le sens où personne n’en est propriétaire – est excessivement difficile à gérer d’un point de vue à la fois juridique et politique. De plus, la nature d’Internet peut varier considérablement d’un pays à un autre. Nous pouvons penser qu’il n’existe qu’un Internet alors qu’il en existe plusieurs dans les faits. « Cette ressource mondiale nous relie tous, mais elle n’est pas administrée de manière homogène dans le monde entier. Des idéologies divergentes ont créé un Internet avec de profondes différences d’une région à l’autre et des philosophies contrastées au sein de ces régions. » Ce sont les mots de Byron Holland, PDG de l’ACEI ou l’Autorité canadienne pour les enregistrements Internet. Il s’agit de l’organisation formée de membres qui représente le Canada en matière de politique et de gouvernance d’Internet à l’échelle internationale en plus de gérer le domaine .ca, soit le domaine de premier niveau national du Canada.

Holland a fait cette déclaration pendant son allocution d’ouverture au récent forum canadien sur la gouvernance d’Internet, où se réunissent des décideurs, des professionnels, des universitaires et des intervenants dans l’objectif de protéger la vision initiale d’une plateforme de communication largement répandue et propice à la coopération contre les menaces que sont la désinformation, la cybercriminalité, les violations de données et les atteintes à la vie privée.

L’ACEI a récemment publié le rapport Les Canadiens méritent un meilleur Internet, lequel fournit de l’information sur la perception qu’ont actuellement les Canadiens de grandes questions relatives à Internet.

MÉDIAS SOCIAUX ET FAUSSES NOUVELLES:

• 75% affirment tomber sur de fausses nouvelles de temps en temps.
• 57% se sont déjà laissé convaincre par une fausse nouvelle.
• 70% craignent que de fausses nouvelles puissent avoir une incidence sur le résultat des prochaines élections fédérales.

PROTECTION DE LA VIE PRIVÉE:

• 72% sont prêts à divulguer une partie de leurs renseignements personnels en échange d’un service utile ou pratique.
• 87% s’inquiètent de ce que les entreprises ayant accès aux données personnelles de leurs clients acceptent de transmettre à de tierces parties sans leur consentement.
• 86% estiment qu’il est important que le stockage et la transmission des données gouvernementales, y compris les renseignements personnels des Canadiens, se limitent au territoire canadien.

CYBERSÉCURITÉ:

• 87% s’inquiètent d’une éventuelle cyberattaque contre des organisations ayant accès à leurs données personnelles.
• Seuls 19% seraient prêts à continuer de faire affaire avec une organisation victime d’une cyberattaque qui aurait compromis leurs renseignements personnels.
• 78% se disent préoccupés par les menaces potentielles en matière de sécurité à l’égard de l’Internet des objets.

La gouvernance d’Internet au Canada

Bien que les noms des acteurs et des entreprises soient inconnus du grand public, des Canadiens jouent néanmoins un rôle important dans les structures d’exploitation et de gouvernance d’Internet. Par exemple, l’ACEI a abordé une politique en matière de confidentialité [en ligne] plusieurs années avant que l’Union européenne n’adopte le RGPD en matière de conformité des données personnelles. Aussi, le Canada abrite Tucows, soit le deuxième registre de domaines en importance sur Internet qui émet des millions de noms de domaine annuellement. Pendant son allocution liminaire au forum canadien sur la gouvernance d’Internet, le PDG de Tucows, Elliot Noss, a souligné que, lorsqu’il est question de discussions internationales sur la politique d’Internet, les Canadiens ont la réputation d’être des acteurs objectifs et rationnels. « Par définition, les Canadiens sont diversifiés », a fait valoir Noss.

Sur une plateforme de communication mondiale définie par son hétérogénéité, la perspective canadienne représente en effet un atout majeur. Aussi, ça cadre particulièrement bien pour les relations avec l’ICANN, soit l’organisation à but non lucratif qui veille à la fourniture de noms de domaine, d’adresses IP et de serveurs racines pour Internet. « L’ICANN est la seule organisation multipartite sans hiérarchie établie au sein de laquelle tous les membres sont considérés comme des égaux et c’est une approche fondamentalement différente à la gouvernance », Noss a rappelé aux participants du forum.

Alors qu’une des organisations qui veille en arrière-plan au fonctionnement et à la stabilité d’Internet est uniquement démocratique, l’ensemble d’Internet ne l’est pas. À l’extérieur du monde occidental, Internet prend une forme très différente, une forme où l’accès à l’information est couramment contrôlé par le blocage de sites Web et la censure de contenu par des régimes autoritaires (Chine, Russie, Arabie saoudite, Cuba, Iran, etc.). Il existe d’autres méthodes moins draconiennes que le blocage de sites auxquelles certains pays ont recours pour limiter l’accès à l’information et entraver la liberté d’expression. Par exemple, depuis récemment, l’Ouganda perçoit une « taxe sur les médias sociaux » des utilisateurs de téléphones mobiles qui consultent Facebook, Twitter, Instagram et Whatsapp. Les frais sont facturés directement par les opérateurs de réseaux mobiles et, dans un pays où le salaire moyen est d’environ 100$ par mois, l’effet de cette taxe s’est fait sentir presque immédiatement. En l’espace de moins de six mois, cinq millions d’Ougandais ont cessé d’utiliser leur appareil mobile pour accéder à Internet.

Mauvais joueurs et leçons apprises

Un développement plus optimiste en matière de gouvernance d’Internet est le projet de loi C-76 adopté par le Canada en décembre 2018. La Loi sur la modernisation des élections représente un énorme pas vers l’avant en matière de transparence des publicités en ligne. Elle oblige les entreprises technologiques à conserver un dossier détaillé sur toute source de publicité pouvant être considérée comme politique ou partisane. Autrement dit, des leçons ont été tirées à la dure du scandale Cambridge Analytica et de la collecte de données qui y était associée, collecte ayant permis de dresser le profil psychographique de dizaines de millions d’utilisateurs de Facebook et de diffuser des publicités partisanes pendant la campagne présidentielle de 2016 aux États-Unis et le vote sur le Brexit au Royaume-Uni cette même année-là.

En réaction à l’adoption du projet de loi C-76 ainsi que par désir de ne pas répéter tout ce qui pourrait ressembler à la débâcle dans la foulée du scandale Cambridge Analytica, Google a récemment annoncé qu’elle n’accepterait aucune forme de publicité politique durant la prochaine campagne électorale fédérale au Canada. D’affirmer Colin McKay, chef des politiques publiques de Google Canada: « Nous axons nos efforts sur le soutien de programmes de culture d’information au Canada et la mise en relation des gens avec de l’information électorale utile et pertinente. »

Un travail qui se poursuit

Si nous comparons l’Internet d’il y a trente ans à l’Internet d’aujourd’hui, il n’y a vraiment pas tant de similarités que cela. Au début des années 1990, Internet ressemblait davantage à une communauté qu’à un marché et était défini en bonne partie par la capacité de publier du contenu sans avoir besoin de la permission de quiconque, de collaborer sur de grandes distances et de donner une voix à des peuples et des mouvements qui ne seraient autrement pas entendus.

Cependant, l’émergence de nouvelles technologies de communication mène à l’émergence de nouveaux modèles d’entreprise, de nouveaux types de contenu et de nouveaux comportements parmi les utilisateurs – dont la plupart étaient inattendus. C’est ainsi que la grande plateforme ouverte permettant une connectivité mondiale, une coopération à grande échelle ainsi que la dissémination de la connaissance et de l’information est aussi devenue son contraire, c’est-à-dire une machine capable de semer la discorde, la division et le chaos.

Donc, Internet est-il la meilleure ou la pire invention de tous les temps? Paradoxalement, la réponse pourrait être oui dans les deux cas. Il n’y a pas de solution simple à un problème complexe et, de l’avis du PDG de l’ACEI, Byron Holland, il n’existe aucune réponse unique. La répone passe plutôt par un ensemble de solutions technologiques et politiques ainsi que la culture numérique et les comportements en ligne des utilisateurs. « Les Canadiens ne peuvent rester silencieux et se mettre la tête dans le sable, a affirmé Holland. L’Internet dont nous bénéficions aujourd’hui n’existera peut-être plus demain si nous ne restons pas vigilants. »

*En 1989, le scientifique Tim Berners Lee a rédigé les bases du World Wide Web. Sa vision était de concevoir un ensemble de spécifications techniques telles que les URL et le HTML afin de créer un moyen plus convivial d’accéder à un réseau mondial d’ordinateurs connectés. Les navigateurs Web commerciaux ont suivi et les passionnés de technologie du monde entier ont commencé à se connecter à Internet. Il ne serait plus limité aux universités et aux chercheurs universitaires.

Lectures complémentaires:

Rapport de l’ACEI intitulé Les Canadiens méritent un meilleur Internet
Four Internets: The Geopolitics of Digital Governance, un rapport du Centre pour l’innovation dans la gouvernance internationale, un partenariat public-privé au Canada qui étudie la gouvernance et l’innovation dans l’économie mondiale (rapport publié en anglais seulement)

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