À la conquête des téléspectateurs canadiens: la télé en ligne contre la télé traditionnelle

Les Canadiens peuvent dorénavant s’abonner à 25 services de télé en ligne, allant de Netflix à NBA League Pass. Brahm Eiley, président de The Convergence Research Group, explique les possibles conséquences de cette multiplication de l’offre sur l’industrie canadienne de la production télévisuelle.

D’ici deux ans, le Canada comptera davantage de foyers abonnés à des services de télévision par contournement (TPC ou OTT en anglais) – comme Netflix, CraveTV et Club illico – que de foyers abonnés à la télé traditionnelle. C’est là une des prédictions faites par The Convergence Research Group, une firme établie à Victoria (Colombie-Britannique), dans son rapport annuel intitulé The Battle for the North American (US/Canada) Couch Potato: OTT, TV, Online (avril 2018).

Depuis douze ans, le groupe suit l’évolution de la bataille qui fait rage entre les services de diffusion vidéo réglementés et non réglementés en compilant des indicateurs détaillés comme le nombre d’abonnés, les revenus, les dépenses et les données d’écoute dans ces deux univers.

À partir d’une analyse des données provenant de différentes sources (entrevues, rapports financiers, présentations, CRTC, Statistique Canada, US Bureau of Census), le rapport formule quelques prédictions quant à l’issue de la lutte pour l’attention des consommateurs.

Offre actuelle au Canada : 25 services de télé en ligne

Au Canada, The Convergence Research Group dénombre 25 services de télévision par contournement, c’est-à-dire des services payants auxquels il faut s’abonner et qui peuvent être obtenus sans avoir à débourser pour un service complémentaire (ce qui est le cas pour l’instant de Pik de Telus et d’Alt de Bell).

Parmi les 25 services pris en considération, les trois quarts sont d’origine étrangère et une forte majorité est américaine. Quatre des services étrangers présentent du sport en direct et leur viabilité repose essentiellement sur l’acquisition – à fort prix – de droits exclusifs. Ils sont également parmi ceux dont le coût d’abonnement est le plus élevé.

Il y a quelques services généralistes comme Netflix, CraveTV, Club Illico et ICI tou.tv Extra, mais la plupart des services s’adressent surtout à des marchés de niche. C’est le cas notamment de Crunchyroll, qui se spécialise dans les animés et les mangas, et Hotstar, qui propose du contenu bollywoodien et des matchs de cricket.

Services de télévision par contournement disponibles au Canada
Service Propriétaire Programmation Coût
Crave TV Bell Média Contenu en provenance de HBO, Showtime et Starz et séries canadiennes 7,99$ par mois
Amazon Prime Video Amazon Séries télévisées et films 79$ par année (le prix inclut un abonnement au service de livraison gratuite et à Amazon Music)
Netflix Netflix Séries télévisées et films Entre 8,99$ et 13,99$ par mois
Club illico Vidéotron Séries télévisées, films et productions québécoises exclusives 9,99$ par mois
 

CBC News Network Live Stream

CBC Accès en direct à la chaîne d’information en continu CBC News Network 6,95$ par mois
 

Tou.tv Extra

Radio-Canada Courts métrages, films, séries télévisées, documentaires, exclusivités et primeurs 6,99$ par mois
beIN Sports

 

beIN Media Group (Qatar) Sports en direct 19,95$ par mois ou 209,95$ par année
 

MyOutdoorTV

 

Kroenke Sports & Entertainment (Denver, Colorado) Émissions de pêche, de chasse et de tir 5,99$ US par mois ou 69,99 $US par année
 

 

 

DAZN

Perform Group (société médiatique mondiale vouée aux sports, sise au Royaume-Uni) Matchs de la NFL, la MLS et la MLB. DAZN est le seul moyen d’obtenir l’accès illimité à tous les matchs de la NFL en direct avec NFL Game Pass, NFL RedZone et NFL Sunday Ticket (ce service n’est pas encore accessible aux États-Unis) 20$ par mois ou 150$ par année
NBC Sports Gold NBC Sports Accès élargi au contenu de plusieurs sports (le laissez-passer pour chaque sport est vendu séparément) 54,99$ US pour une saison de championnat de motocross (autres sports à venir au Canada)
Sportsnet Now Rogers Digital Media Sports : LNH, Blue Jays et MLB, Raptors et NBA, Premier League, Tim & Sid, Sportsnet Central 24,99$ par mois
 

Adult Swim

Turner Broadcasting System Programmation orientée adultes 3,99$ par mois
 

BritBox

BBC Worldwide et ITV Le meilleur de la télé britannique 8,99$ par mois
 

Crunchyroll

 

Ellation (San Francisco, Californie) Programmation provenant de médias de l’Asie de l’Est (animés, mangas, drames, musique, etc.) 6,95$ par mois
 

Fandor

Our Film Festival, Inc. dba Fandor (San Francisco, Californie)

 

Cinéma indépendant

 

10$ US par mois ou 90$ US par année
 

Filmatique

 

Filmatique (New York) Films primés dans des festivals, souvent des primeurs

 

4,95$ US par mois ou 49,95$ US par année
History Vault A&E Networks Films et séries à contenu historique 5,49$ par mois
 

Hortus TV

 

Hortus TV (Oakville, Ontario) Programmation portant sur le jardinage 6,99$ par mois
Hotstar Novi Digital, une filiale en propriété exclusive de Star India, qui appartient à 21st Century Fox Émissions de télévision et films de Bollywood, sports en direct 12,99$ par mois
Mubi  

The Criterion Collection et Costa Films (Londres, Grande-Bretagne)

30 films par mois parmi les films européens les plus passionnants et originaux du moment 9,99$ par mois
 

OUTtv

Outtv Network Inc (Vancouver, Colombie-Britannique) Émissions à l’intention des lesbiennes, gais, bisexuels et transgenres 3,99$ par mois
Shudder AMC Networks Thrillers, suspense et horreur 4,99$ par moiis ou 47,88$ par année
Sundance Now AMC Networks Films, documentaires et séries télévisées 6,99$ par mois ou 59,88$ par année
CBS All Access CBS Corporation Émissions provenant du réseau CBS 5,99$ par mois
CBC TV CBC Séries télévisées, documentaires et diffusion en direct de 14 stations locales de la CBC sans publicité et avec le signal en direct de CBC New Channel 4,99$ par mois

25 services de télé en ligne additionnels au Canada d’ici 2020

Le rapport estime que le nombre de services de TPC proposés au Canada doublera d’ici avril 2020, passant de 25 à 50.

Cette augmentation est attribuable aux phénomènes de désabonnement et de non-abonnement [cord-cutting et cord-never] aux services de télévision traditionnelle. Selon un modèle d’analyse développé par The Convergence Research Group, le pourcentage de foyers non abonnés à un service de télédiffusion réglementé augmentera rapidement : la proportion des foyers canadiens non abonnés passera de 25,9 % en 2016 à 30,5 % en 2018.

« Contrairement au passé, explique Brahm Eiley, lorsque les jeunes adultes déménagent, ils ne s’abonnent pas à la télédiffusion comme l’ont fait leurs parents, d’où la montée des cord-nevers. Les nouveaux arrivants au Canada sont également moins enclins à s’abonner qu’il y a une génération. Enfin, les désabonnements ont également augmenté et cela continuera au fur et à mesure qu’un plus grand nombre de services de TPC seront offerts. »

Pour l’instant, aux États-Unis, les abonnements au système traditionnel de distribution sont en déclin, mais ce n’est pas le cas des revenus grâce à une légère augmentation des coûts d’abonnement (de 1 % en 2017). Le rapport prévoit toutefois que les revenus commenceront à décroître dès cette année. Au Canada, les revenus des services traditionnels sont déjà en déclin, ayant baissé de 2 % en 2017.

L’effet de la multiplication des services de télé en ligne : une hausse du prix d’acquisition de contenu étranger ?

En 2018, les revenus des services de TPC offerts au Canada ne représentent encore que 13 % de ceux de la télédiffusion, mais ils augmentent de façon beaucoup plus considérable et rapide. En 2017, les revenus de ces services en ligne ont bondi de 29 %, tandis que ceux du secteur traditionnel ont baissé de 1,7 %.

Revenus (en millions de dollars) 2017 2018
Services de TPC 872 $ 1 110 $
EDR 8 740 $ 8 640 $

Source : The Convergence Research Group. À noter que ces chiffres n’incluent pas Amazon Prime étant donné que ce qui était au départ un service de livraison gratuite n’a pas augmenté son prix au moment de l’ajout du service de TPC Prime Video.

Cependant, quand on prend en considération le fait que la majorité des services en ligne offerts au Canada sont soutenus par des géants américains, avec Netflix en tête, les incidences sur le système canadien de radiodiffusion ne se mesurent pas uniquement en revenus.

Comme le souligne le rapport, l’arrivée des services de TPC sur le territoire canadien pourrait aussi exercer une pression à la hausse sur le prix d’acquisition de contenu étranger.

Pour l’instant, la diffusion de contenu étranger, notamment américain, représente une importante source de profit pour les radiodiffuseurs canadiens. Pourtant, l’achat de contenu auprès de créateurs et de studios étrangers pourrait devenir de plus en plus coûteux, alors que des producteurs américains et d’autres détenteurs de droits décident de proposer leurs contenus directement aux consommateurs canadiens.

Comme l’a fait CBS en avril 2018, au moment de lancer son service CBS All Access en sol canadien, plusieurs réseaux traditionnels se lancent dans la création de leur propre service de télé en ligne. Par exemple, NBC Universal devrait lancer sous peu au Canada sa chaîne de téléréalité hayu et Disney, propriétaire du réseau ABC, a mis fin à son entente avec Netflix et prévoit lancer sa propre plateforme aux États-Unis pour l’automne 2019.

En débarquant dans le marché canadien afin de transiger directement avec le consommateur, CBS annonce son intention de se réserver des émissions dont les droits sont actuellement détenus par des diffuseurs canadiens ou encore de les offrir à des prix que seuls des géants comme Netflix et Amazon pourraient se permettre. L’arrivée éventuelle de Disney et d’autres plateformes de diffusion liées à des fournisseurs contribuera aussi à faire augmenter la rareté et les enchères pour ce qui constitue la majorité de la programmation diffusée à la télévision canadienne de langue anglaise.

Cependant, comme il est mentionné dans le rapport, « les programmateurs américains ne voudront pas que les entreprises de radiodiffusion canadiennes sombrent trop vite étant donné les revenus tirés de la vente de la programmation. […] En fin de compte, il s’agit de maximiser les revenus et les marges, comme l’ont fait HBO, Showtime et Starz en choisissant de conclure des ententes avec Bell Média. »

Davantage de productions canadiennes au petit écran ?

C’est peut-être une bonne nouvelle pour l’industrie canadienne de la production. Après tout, comme Brahm Eiley le souligne, s’ils n’ont plus les moyens d’acheter du contenu américain, les diffuseurs canadiens seront peut-être obligés de procéder à un plus grand nombre d’acquisitions canadiennes. Il mentionne le cas de Bell Média qui, en plus de bénéficier de ses ententes avec HBO et les autres, annonçait récemment l’acquisition d’une participation majoritaire dans Pinewood Toronto Studios, un des plus grands ensembles de studios de production au pays.

Son conseil aux producteurs canadiens qui veulent naviguer avec succès dans ce nouvel environnement est le suivant : « Pour les producteurs, il y a de nouveaux acteurs à qui vendre et avec qui coproduire, y compris des acteurs de niche. En revanche, les producteurs seront confrontés à des pressions concurrentielles accrues. »

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