Au royaume des tuyaux, les plombiers sont rois

Les nombreuses facettes de la révolution du contenu vidéo ont été largement explorées sur ce blogue : les nouveaux scénarios de distribution (La fin des bouquets télé au Canada – Enjeux et scénarios potentiels); les nouveaux écrans (Les téléviseurs 4K méritent-ils votre attention ?); les nouvelles formes (TPC, OTT, VSD, IPTV… La soupe à l’alphabet de la nouvelle télé); la nouvelle concurrence (Canal+ Canada : le cheval de Troie d’un géant français?L’effet Netflix au CanadaNetflix et l’effet halo : rétention et conversion, les chiffres qui comptent.)

Elle est en marche cette révolution et ses manifestations spectaculaires (les records brisés par la mise en ligne de la deuxième saison de la production de Netflix, House of Cards, par exemple) font parfois oublier les processus essentiels qui se déroulent dans les coulisses pour acheminer ces contenus vers nos écrans. On utilise souvent l’image des tuyaux pour les désigner, et c’est une image tout à fait appropriée dans cet univers de flux vidéo qui coulent dans des canaux interconnectés.

On a tendance à oublier également à quel point l’accès aux tuyaux et la fluidité de la circulation, tant en matière de spectre des radiofréquences sur lequel les communications sans-fil et Wi-Fi circulent, que dans les réseaux de fibres optiques utilisés par les fournisseurs de services internet (FSI), sont des enjeux majeurs. Enjeux majeurs autour desquels les géants des communications se livrent – en coulisses et à coup de milliards – à des batailles dont les issues façonnent le paysage médiatique de demain.

Ce paysage futur, on le voit se profiler dans ces statistiques et prévisions autour des nouvelles pratiques de consommation du contenu vidéo qui font fréquemment les manchettes. Quelques exemples :

  • En 2013 et à l’échelle mondiale,  selon Cisco, l’utilisateur de mobile moyen a consommé chaque mois 356 Mo de données qui incluaient deux heures de contenu vidéo. Dans cinq ans, Cisco prédit que notre mobinaute consommera 3 Go de données, dont 20 heures de contenu vidéo.
  • Toujours selon Cisco, le contenu vidéo passera d’ici 2018 de 53% à 69% du trafic mobile global (67% en Amérique du Nord).
  • Selon Ipsos Reid, 74% des Canadiens en ligne sont abonnés à un service de distribution de télévision (câble, satellite ou IPTV) et de ce nombre, 47% sont également abonnés à un service de télévision par contournement (TPC) comme Netflix ou utilisent iTunes pour accéder à du contenu vidéo.
  • Selon le Rapport de surveillance des communications du CRTC, 75% des Canadiens étaient abonnés à un service internet à large bande et en 2012, ils ont passé trois heures par semaine à visionner de la télévision sur internet.

Le contenu est roi dit-on. Au royaume des tuyaux, il tient plus du roi d’apparat. Peut-être que les véritables souverains de ce royaume sont les plombiers, ceux qui investissent dans la mise en place et la maintenance de la plomberie nécessaire à la circulation du contenu, comme le laisse entrevoir un examen rapide de deux enjeux importants de cette matière : la rareté du spectre et la neutralité des réseaux.

SPECTRE ET EXPÉRIENCE VIDÉO ULTIME

Les communications sans fil voyagent sur le spectre des radiofréquences, une ressource nationale inépuisable, mais pas illimitée, de plus en plus en demande et considérée comme un bien public par la plupart des états. C’est pourquoi il est géré le gouvernement,  par l’entremise d’Industrie Canada chez nous et qui a tenu récemment des enchères pour l’autorisation d’accéder au spectre le plus convoité, celui de la bande de 700MHz, attribuée aux services mobiles à large bande et qui permet aux abonnés des services sans-fil de visionner du contenu vidéo et de télécharger de la musique.

Les enchères de février 2014 ont permis au gouvernement canadien de recueillir 5,2 milliards de dollars, dépassant d’un milliard le résultat des enchères de 2008 et doublant les prévisions des analystes. Les quatre plus gros soumissionnaires, Rogers, Telus, Bell et Vidéotron, ont misé gros afin de s’assurer d’acquérir des licences qui couvrent la presque totalité de la population canadienne.

À elle seule, Rogers a misé davantage que le 2 milliards prédit pour l’ensemble des mises, soit 3,2 milliards, pours’approprier des blocs de spectre qui couvrent 99,7% de la population canadienne. L’entreprise s’est empressée d’annoncer que cette acquisition lui permettra d’offrir « l’expérience vidéo ultime » (The Ultimate Video Experience) :

Le spectre de 700 MHz que Rogers a acquis profite à tous ses clients, qu’ils habitent en ville, en banlieue ou dans les régions rurales. Il permettra à Rogers d’offrir l’expérience vidéo par excellence et augmentera la portée des signaux sans fil. Les clients de grandes entreprises bénéficieront également d’un service mobile à large bande plus rapide, comparativement à la couverture LTE actuelle. Le spectre de 700 MHz présente un avantage supplémentaire, soit une meilleure réception intérieure, ce qui permet aux clients de profiter de la vitesse et de la constance de la LTE à l’intérieur des bâtiments (source).

BANDE PASSANTE SOUS SURVEILLANCE

“Frank Underwood Didn’t Break the Internet, But He Pushed its Limits” (Frank Underwood n’a pas brisé l’internet, mais il a repoussé ses limites) titrait le Wall Street Journal (article réservé aux abonnés), pour rapporter que les flux sortants de Congent, l’opérateur internet qui agit comme intermédiaire entre Netflix et les FSI, ont roulé à pleine capacité pendant au moins douze heures par jour au cours du weekend du 14 février, en raison du grand nombre d’abonnés qui ont visionné l’entièreté de House of Cards pendant cette période.

L’événement survenait un mois après que le dossier de la « neutralité du net » ou « neutralité du réseau » soitrevenu dans l’actualité américaine.  La neutralité du net est un principe institué aux États-Unis depuis les années 70, à l’époque pour garantir l’égalité de traitement de tous les flux de données sur les réseaux de télécommunication. La FCC applique maintenant ce principe à l’internet pour exclure toute discrimination à l’égard de la source, de la destination ou du contenu de l’information transmise.

Le 13 janvier dernier, la cour d’appel fédérale américaine rendait caduque la réglementation sur la neutralité de la FCC (la FCC a annoncé qu’elle allait mettre de nouvelles mesures en place pour pallier ce revers).  Les enjeux pèsent plusieurs milliards de dollars américains, et, à la clé, il y l’orientation de l’internet de l’avenir : un internet libre et gratuit qui favorise l’expression et l’innovation (et l’émergence des prochains Facebook et Google), ou un internet à deux vitesses dans lequel des entreprises aux poches profondes pourraient négocier leur présence sur la voie expresse.

Netflix a été vue comme la grande perdante de cette décision, mais, comme le soulignent certains observateurs, l’entreprise pourrait la tourner à son avantage, en lui permettant de s’« acheter » une voie expresse qui deviendrait un avantage concurrentiel.

C’est d’ailleurs exactement ce qui semble en voie de se produire : Comcast et Netflix annonçaient récemment avoir conclu un accord en vertu duquel Netflix verserait une somme non divulguée afin d’établir «une connexion plus directe» pour ses utilisateurs abonnés à Comcast. Dans la foulée de l’acquisition de Time Warner par Comcastannoncée le 13 février dernier,  une transaction qui en ferait le câblodistributeur de près d’un tiers des foyers américains et le fournisseur d’accès internet haute-vitesse de près de 40 pourcent de ceux-ci, cette entente aura sûrement des répercussions importantes sur l’internet. Pour Tim Wu, le professeur de droit américain qui apopularisé le concept de neutralité du net, c’est « l’eau dans le sous-sol de l’industrie de l’internet, la première instance dans ce qui pourrait se transformer en déluge d’arrangements semblables. »[1]

Au Canada, le CRTC n’a pas édicté des règles sur la neutralité du net, mais plutôt mis en place un cadre pour « guider les fournisseurs de services internet lorsqu’ils utilisent des pratiques de gestion du trafic internet (PGTI). » Plutôt que de réglementer les pratiques discriminatoires, le Conseil a « invité les FSI à faire les investissements nécessaires pour augmenter autant que possible la capacité de leurs réseaux », tout en reconnaissant qu’il peut arriver qu’ils peuvent  « devoir recourir à d’autres mesures pour gérer le trafic sur leurs réseaux. » Les FSI doivent donc obtenir l’approbation du CRTC pour pratiquer une gestion du trafic internet qui entraînerait une dégradation ou un ralentissement du trafic.

UNE QUESTION DE VITESSE

La vitesse, c’est une obsession de Google, déclarait son CFO, Patrick Pichette, dans le cadre d’une conférence. À tel point que chez le géant de Mountain View, on est déjà en train de prévoir que Google Fiber passera de 1 gigabit par seconde à 10 gigabits par seconde d’ici à 2022.

On le voit, en matière de transmission de contenu sur Internet, tout nous ramène à la vitesse, qu’il s’agisse de spectre ou de bande passante. Et plus on trouvera de contenus vidéos de haute définition comme le 4K sur internet comme Netflix le fait maintenant, plus les besoins en haute vitesse deviendront pressants, plus les tuyaux et leurs connexions contribueront à façonner l’avenir du Web.

(À écouter, pour mieux comprendre les caractéristiques de cette tuyauterie, l’entrevue avec Duncan Stewart sur ce blogue à propos de la question de la bande passante.)

 


[1] En Anglais: “This is the water in the basement for the Internet industry, the first in what could be a flood of such arrangements.”

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