Blockchain et cinéma: promesses et mirages du nouveau Klondike numérique

Crédit: Cannes NEXT/Marie Thibonnier

Cannes NEXT, le pavillon consacré à l’innovation technologique au cœur du Marché du film de Cannes, a souhaité accompagner l’émergence d’initiatives cryptofinancières avec l’inauguration d’une Blockchain Corner, réunissant une demi-douzaine d’exposants d’Europe et d’Asie, ainsi qu’une série de conférences consacrées à l’éducation, l’apologie et déjà même la critique de cette tendance suscitant autant l’enthousiasme que le scepticisme parmi les observateurs et les professionnels du cinéma.

Les occasions à saisir

À travers une demi-douzaine de panels, l’ensemble des intervenants se sont accordés pour revendiquer une plus grande transparence au niveau des paiements, des redevances, de la propriété intellectuelle, et des obligations contractuelles que comporte la chaîne de blocs, particulièrement dans l’industrie du cinéma, qui est réputée pour son opacité, ses délais et ses procédures complexes en ce qui concerne le rendement des investissements. Dans une industrie où plus d’un tiers des revenus sont générés des plateformes technologiques, cette percée est plus que bienvenue.

« Le cinéma est une industrie où le risque est omniprésent. Les producteurs se plaignent souvent – et à raison – non seulement des contraintes de transparence et de contrôle des actifs, mais aussi de la fenêtre de récupération des engagements financiers, estime Daniel Hyman de SingularDTV. Tout le monde cherche des moyens plus sécuritaires d’administrer les fonds et de rétablir la confiance dans le processus d’investissement et de distribution. La décentralisation des activités sur laquelle repose la chaîne de blocs constitue la véritable renaissance d’Internet. »

Un autre atout est sans contredit l’économie financière et procédurale des cryptotransactions grâce à l’élimination d’intermédiaires souvent onéreux qui alourdissent les procédures légales et bancaires auxquelles les exploitants de salles, les distributeurs et les agents de vente sont contraints.

« La chaîne de blocs n’est pas seulement une affaire de financement virtuel et de redistribution automatisée des redevances (ex: FilmChain, LiveTree Adept). C’est également un environnement permettant aux créateurs de distribuer et de monétiser leurs contenus à moindre coût (ex: Littlstar) et aux fournisseurs de louer des caméras et du matériel de tournage, des services, des solutions de comptabilité, d’application de vidéo Web (ex: VideoCoin.io), d’acquisition de licences de distribution (ex: Cinemarket), de réalisation décentralisée d’effets visuels complexes et d’applications légales cryptées, rappelle Hyman. Nous sommes véritablement en train de construire une nouvelle économie en soi. »

La BVOD, nouvel espoir de monétisation du partage illégal

L’une des vertus ayant été soulevée le plus souvent, au grand étonnement de plus d’un, veut que la cryptovidéo sur demande (BVOD) finirait par transformer les pirates en sous-distributeurs légaux, notamment dans les territoires où les films ne seraient pas disponibles vu l’absence d’intérêt des distributeurs traditionnels, par le biais de « droits BVOD » distincts et dynamiques.

« Il faut repenser notre rapport au piratage en fonction de l’accès aux contenus, avance Arie Levy-Cohen de Blockhaus. Dans certains pays, la revente illégale de contenus représente une des seules sources de revenus. Dans ce cas, pourquoi les pirates ne se tourneraient-ils pas vers la chaîne de blocs pour contacter les ayants droit et rendre les films accessibles? Et pourquoi ces derniers n’inciteraient-ils pas les promoteurs en échange d’un partage des revenus? Les pirates sont des gens d’affaires après tout. »

Même son de cloche de la part de la startup norvégienne White Rabbit, qui a affirmé que la moitié des Américains regardent occasionnellement des contenus illégalement et que ce pourcentage atteindrait 67% en Europe. « C’est le manque d’accès et non pas la gratuité qui motive les gens à consommer illégalement des contenus, a indiqué son PDG, Alan R. Mulligan. D’une part, vous avez la majorité des créateurs qui ne tirent pas de revenus significatifs de leurs œuvres et n’ont aucune donnée sur leur auditoire; de l’autre, il y a un manque de choix. S’ils [les créateurs] ne peuvent contrôler la distribution de leur film partout sur la planète, la chaîne de blocs leur permettra au moins de moduler les tarifs et d’exercer un contrôle sur les paiements, via des pirates et des contrats intelligents, sur les territoires non desservis par les distributeurs traditionnels. »

Lancements et acquisitions de prestige

Dans le secteur des cryptomonnaies, les plateformes et les jeunes pousses ont monopolisé l’actualité les jours précédant l’ouverture de NEXT et du Marché du film de Cannes.

En matière de financement, la firme canadienne MovieCoin, fondée par les producteurs de l’oscarisé Birdman et Black Mass, s’est dernièrement positionnée comme une alternative intéressante pour les investisseurs désireux de participer directement au financement des films et téléséries hollywoodiennes en toute transparence concernant l’utilisation et la performance de leur investissement. Leur première suite de solutions destinées aux producteurs, investisseurs, avocats et guildes professionnelles sera lancée dès cet automne.

Pour sa part, Slate Entertainment Group (SEG) a doublé la mise en annonçant des partenariats stratégiques avec l’important producteur et agent de vente XYZ Films et le plus vieux festival de cinéma de genre Sitges afin de déployer le système de billetterie Slatix et la plateforme VSD Binge, utilisant chacun la chaîne de blocs et clamant une plus grande transparence et plus d’équité entre les consommateurs et les ayants droit. SEG vient de faire l’acquisition, pour sa plateforme Binge, de la comédie The Shitheads du réalisateur en vue Macon Blair, en en plus de mettre en œuvre la stratégie de distribution du film en salles.

La concurrence s’annonce déjà féroce, tandis que la plateforme suédoise de BVOD Cinezen, qui donne directement aux ayants droit un accès aux données transactionnelles, a conclu des ententes de partenariat un peu partout sur la planète, notamment avec Celluloid Dreams (France), Thunderbird (Royaume-Uni), Filmexport Group (Italie), Mirovision (Corée du Sud), SDP (Japon) et quatre studios indépendants aux États-Unis.

SingularDTV semble aussi se démarquer des concurrents après avoir acheté coup sur coup les droits de distribution du documentaire sur les cryptomonnaies Trust Machine d’Alex Winter, du film de science-fiction The Happy Worker, produit par David Lynch, et du film de science-fiction à suspense Perfect – présenté en première au SXSW et au sujet duquel le producteur exécutif Steven Soderbergh a déclaré que « l’approche de distribution de SingularDTV est aussi audacieuse que le film lui-même. Je me sens aux premières loges de l’avenir du cinéma. »

À chaque projet sa cryptomonnaie

Depuis moins d’un an, plusieurs producteurs-investisseurs ont mis en chantier des projets cinématographiques dont le montage financier repose en tout ou en partie sur des cryptomonnaies personnalisées.

C’est le cas de Dream Channel, le projet australien de film et de télésérie créé par Jonny Peters (dont chaque image vaut un « DreamCoin » à partir de la technologie Ethereum, qui a acheté une pleine page de publicité dans l’édition cannoise du Screen International) ou encore de la comédie romantique No Postage Necessary, dont la copie numérique pourra être achetée avec la cryptomonnaie Qtum.

Une image tirée de Dream Channel (crédit: Gaze Coin Pty Ltd)

De leur côté, les Britanniques David Lofts et Nick Ayton souhaitent financer leur projet de télésérie 21 Million–Children of Satoshi en totalité par l’entremise du jeton virtuel 21M, dont la valeur oscille autour de 2,50$ US depuis la fin de l’offre initiale (ICO) et dont le partage des revenus est réparti entre 50% pour les investisseurs et 30% pour les acteurs et les artisans, et ce, à perpétuité (ce projet a fait l’objet d’un article paru récemment sur FMC Veille).

On peut ainsi considérer ces ICO, autrement appelés « cryptofinancements » ou ventes d’équité virtuelle (crowdsale, en anglais), comme une forme de sociofinancement décentralisé appelée à gagner en popularité auprès de la communauté des créateurs indépendants. Certains projets se situent à la frontière entre ces deux types de financement. C’est le cas notamment du long métrage Braid de Mitzi Peirone, sélectionné à Tribeca, mais ayant levé que 95 000$ des 1,7 M$ visés par l’ICO.

« Il ne faut pas confondre les deux, avertit David Lofts. On ne peut pas se servir des cryptomonnaies dans une optique de sociofinancement. Il faut que le projet respecte la logique des chaînes de blocs. La communauté n’est pas dupe et ne se laissera pas prendre au jeu. »

Quelques réserves…

Cet enthousiasme pour la chaîne de blocs, comparable à celui observé pour la vidéo sur demande et la réalité virtuelle, laissa également place à une certaine réserve, voire un scepticisme affiché, par certains panélistes de la Blockchain Corner à Cannes, notamment Maria Tanjala (Big Couch). Cette dernière soutient que l’adoption massive demeure un défi, tout comme certains flous réglementaires propres aux cryptomonnaies en général qui perdurent.

L’Allemand Erwin Schmidt du FilmTech Office, qui déplore le dénigrement presque unanime de la communauté des chaînes de blocs à l’égard des intermédiaires et des décideurs malgré l’importance de leur rôle de curateur, a mis en perspective l’euphorie générale dans un constat simple, incitant à faire un pas de côté tout en regardant de l’avant. « Nous sommes dans une phase d’expérimentation, qui elle-même s’inscrit plus largement dans la seconde vague de numérisation de l’industrie, a-t-il rappelé. Certains des enjeux actuels pourraient très bien se résoudre sans la chaîne de blocs.

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