Blockchain: reproduire la rareté dans l’environnement numérique?

Une des multiples fonctions que la technologie de la chaîne de blocs (blockchain, en anglais) propose – outre la création de monnaies virtuelles pair-à-pair (cryptomonnaies) ou l’immuabilité de l’information (sécurité informatique) – est désormais la possibilité de créer un « objet numérique » unique. En somme, il s’agit de reproduire la « rareté » dans l’environnement numérique, une propriété traditionnellement attribuable à l’objet physique.

Vous avez sans doute entendu parler de la chaîne de blocs, soit cette technologie aux nombreux effets disruptifs. Sinon, nous vous invitons d’abord à lire cet article qui présente un survol du concept.

Théoriquement, une des possibilités qu’offrirait désormais la chaîne de blocs serait de reproduire la « rareté de l’objet physique » que l’on a perdue de vue depuis l’invention du Web et la numérisation des contenus.

Jadis, la musique enregistrée, par exemple, avait de la valeur parce qu’on pouvait en contrôler la rareté. Pour pouvoir écouter un album de Ray Charles, il fallait se rendre en magasin l’acheter. Et le magasin n’en avait pas à profusion; il devait en commander des exemplaires d’un distributeur qui, à son tour, devait s’approvisionner auprès d’une maison de disques qui, elle, en contrôlait la fabrication. Et si un voleur entrait par effraction dans votre maison pour y dérober votre précieux opus, ce dernier disparaissait à tout jamais. Vous, victime du vol, étiez dès lors « dépossédé » de votre bien.

Depuis la numérisation de la musique, l’album de Ray Charles en format MP3 hébergé dans votre baladeur ou votre téléphone portable peut facilement, sans friction ni restriction, être copié sur une clé USB ou envoyé par courriel à un ami. L’industrie de la musique en a pris pour son rhume et a vu près de 40% de ses revenus fondre comme neige au soleil entre 1998 – année de l’invention de Napster – et 2014 – année pendant laquelle les revenus de la diffusion en continu sont arrivés en renfort.

Or le « bien rival » d’antan, celui qui était contrôlable parce qu’il est de nature matérielle (comme un disque vinyle), est devenu un « bien non rival » depuis qu’il s’est dématérialisé.

Mais la blockchain promettrait de renverser tout cela…

Outre la possibilité qu’elle offre de « stocker de la valeur » ou de tenir un registre infalsifiable au sujet d’une entente ou d’une transaction, la chaîne de blocs permettrait aussi de garantir qu’une valeur ou une identité « X » ne se retrouve pas à deux endroits en même temps dans un environnement numérique connecté (comme le Web, par exemple).

On a pu récemment observer le phénomène du « cryptocollectionneur » avec les Cryptokitties, ce marché où les gens s’achètent de petits chats numériques uniques et se les échangent par la suite. S’il y a un tel engouement pour les images uniques de chatons, imaginez deux secondes la popularité d’une collection complète de cartes de hockey lancée par la LNH sur la chaîne de blocs… On peut imaginer pourquoi la vraie carte physique de Mario Lemieux – « UPPER DECK RETRO PLATINUM #83 » de 1999-2000 – s’échange à près de 10 000$ 20 ans après sa mise en circulation. C’est qu’il n’y en aurait qu’un seul exemplaire dans le monde entier! « La rareté crée la valeur », nous explique-t-on dans le cours d’économie de cinquième secondaire.

Malgré tout, l’idée de reproduire la rareté d’un objet physique dans un environnement numérique n’est encore que bien théorique et son efficacité demeure toujours à démontrer. Jusqu’à preuve du contraire, la contrefaçon numérique est assez facile et très peu coûteuse à effectuer. Quiconque connaît la commande « Pomme+Shift+4 » (capture d’écran) sur un Mac peut créer « l’image d’une image » en un seul clic. Cela dit, il semblerait que des collecteurs (crawlers en anglais), soit de petits logiciels qui explorent sans répit le Web, pourraient repérer sur le Web des objets numériques contrefaits. Déjà, plusieurs entreprises ont annoncé se servir de la chaîne de blocs pour raréfier les contenus numériques et en contrôler les usages commerciaux légaux. En voici quelques-unes:

  • Ascribe: l’organisation a pour mission principale de permettre la création d’éditions limitées d’une œuvre numérique, accompagnées d’un certificat d’authenticité précisant la provenance et la titularité.
  • Kodacoin et Binded: les deux offrent la possibilité de créer une empreinte numérique unique (fingerprint) liée à une image, de la distribuer et d’octroyer des licences d’utilisation pour l’œuvre. Ces empreintes sont publiées sur la chaîne de blocs et un collecteur moissonne le Web pour y dénicher l’existence de copies contrefaites.
  • Monegraph: ce studio new-yorkais vend des licences d’utilisation d’œuvres à des prix et des conditions variables. Des contrats intelligents (intelligent contracts) exécutent les paiements.
  • Verisart: cette entreprise permet de générer des certificats d’authenticité pour chaque œuvre formant une collection d’œuvres d’art numériques.
  • Scenarex: cette entreprise propose aux créateurs de contenu littéraire et aux éditeurs de livres la possibilité d’optimiser la gestion de leurs œuvres numériques et de détecter le piratage.

En somme, des solutions du genre offrent la possibilité aux créateurs d’identifier leurs œuvres, d’en assurer la traçabilité et d’en monitorer les usages. Une solution comme Dot Blockchain Media suggère la mise en place d’une nouvelle forme de codec et de fichier (le .bc à la place d’un .mp3 ou .mov), dont l’authenticité serait garantie par une chaîne de blocs. Or, sans connexion à Internet et sans autorisation préalablement obtenue auprès d’une chaîne de blocs, il ne serait donc pas possible d’exécuter un fichier .bc… Pas de copie légale, pas de lecture. Une solution DRM (Digital Right Management) version 2.0. Fait important, entre 2007 et 2009, EMI, SONY et ITUNES ont successivement abandonné la fausse bonne idée de la solution DRM.

La technologie de la chaîne de blocs permet désormais la création d’un « objet numérique » unique et son exploitation fondée sur le contrôle de son usage. Dans les années à venir, il sera fort intéressant de surveiller le développement d’un tel principe dans le monde des contenus médiatiques.

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