Canal+ Canada : le cheval de Troie d’un géant français?

Le Groupe Canal+, géant des médias français et européens, a annoncé au cours du mois d’octobre son arrivée prochaine dans le marché canadien francophone. Presque tout le contenu produit par le groupe (à l’exception du contenu sportif) sera offert via une chaîne dédiée sur DailyMotion.

L’offre se déclinera en trois formules : un abonnement illimité à 7,99 $ par mois, des films à la pièce à partir de 2,99 $ et un accès gratuit au contenu diffusé en clair (gratuitement par les réseaux câblé et hertzien) par Canal+ en France (incluant ses émissions phares Les Guignols, Le Petit Journal, Le Grand Journal, etc.).

Étonnamment, l’arrivée du Groupe Canal+ dans les marchés francophones du Canada a provoqué plus de réactions de l’autre côté de l’Atlantique qu’ici au Canada. Bien que le groupe soit encore peu connu ici, en France et en Europe, c’est un géant du divertissement et un partenaire de premier plan des milieux cinématographiques.

Filiale du groupe Vivendi Universal (Universal Music[1], Universal Games), le Groupe Canal+ est le numéro 1 français de la télévision payante. Il détient des dizaines de chaînes de télévision et un bouquet satellite (Canal Sat) et est présent dans plus d’une trentaine de pays dont la Pologne, le Vietnam et plusieurs pays d’Afrique francophone. Aujourd’hui, Canal+ réalise 30 % de son chiffre d’affaires à l’international. De plus, le groupe mène les marchés de la vidéo sur demande et de la diffusion de contenu sur Internet (diffusion en continu sur Internet, PC, téléphones intelligents et tablettes).

STUDIOCANAL : UN CATALOGUE DE PLUS DE 5 000 TITRES

StudioCanal, la filiale cinématographique du Groupe Canal+, est l’acteur le plus important dans le monde de la production et de la distribution de contenu cinématographique. Le studio participe au financement de près de 80 % des films du box-office français et produit en moyenne 40 films par année en Europe. StudioCanal possède aussi l’un des plus imposants catalogues sur la planète, lequel propose plus de 5 000 titres français, britanniques, italiens, allemands et américains (dont 2 000 titres numérisés, parmi lesquels on en compte 1 000 en haute définition).

Ces chiffres nous permettent de comprendre pourquoi Canal+ entend bien aujourd’hui étendre son influence en Amérique du Nord en passant par la tête de pont francophone au Canada (l’offre est uniquement en français).

UN LABORATOIRE

Pour Jean-Marc Juramie, directeur des projets internationaux du Groupe Canal+, la population limitée du Canada francophone fait de cet échantillon un groupe d’essai idéal pour expérimenter de nouveaux projets.

Tout d’abord, il s’agit de mettre à l’essai un nouveau mode de distribution. C’est la première fois que Canal+ commercialise son contenu sur Internet sans s’appuyer sur la télédistribution. À l’échelle internationale, Canal+ s’est toujours développé en lançant des chaînes (un bouquet au Maghreb et au Vietnam) ou en rachetant des bouquets (par ex., le bouquet TVN en Pologne).

Pour Jean-Marc Juramie, ce sont les nouveaux usages, notamment l’engouement pour les tablettes, qui ont motivé les choix technologiques du groupe. L’évolution des habitudes de consommation de contenu permet aujourd’hui d’atteindre un plus large public sans exploiter de télévision payante (ce qui demeure au cœur de l’offre de Canal+). Canal+ Canada sera d’abord diffusé sur Internet via DailyMotion, puis via une application dans un deuxième temps.

Le projet vise également à sonder l’intérêt pour une offre de contenu de langue française à l’extérieur de la France. À cet égard, Canal+ positionne son offre sur le créneau du divertissement à vocation culturelle, un créneau susceptible d’intéresser entre 20 % et 25 % des Canadiens francophones, selon les estimations du groupe. Ces consommateurs sont tournés vers la culture française et intéressés par le cinéma étranger.

De l’autre côté de l’Atlantique, c’est le prix qui interpelle : 8 dollars canadiens par mois – soit seulement 5,70 euros – contre 40 euros à payer mensuellement en France.

Cette offre canadienne constitue un premier partenariat entre Canal+ et DailyMotion. Les deux parties se partageront les revenus, et DailyMotion touchera une commission dont le taux est similaire à celui attribué aux diffuseurs et aux exploitants.

Pour DailyMotion, le partenariat est très intéressant puisqu’il lui permet d’apprendre à offrir du contenu payant tout en renforçant son positionnement en Amérique du Nord (DailyMotion attire déjà plus de 4,5 millions de visiteurs uniques par mois au Canada et plus de 80 millions de vidéos sont vues chaque mois).

LE POSITIONNEMENT STRATÉGIQUE DE CANAL+ AU CANADA

Il y a sept ans, Canal+ a adopté une politique de création originale dans l’optique de soutenir les abonnements en produisant des séries de qualité mondiale pouvant rivaliser avec celles de HBO ou de Showtime. La réflexion stratégique reposait sur l’idée que la création de séries originales était dorénavant un facteur d’abonnement et d’attachement à une chaîne. Aujourd’hui, les séries télévisuelles produites par le groupe représentent la troisième raison pour laquelle les Français s’abonnent à Canal+, après les offres cinématographique et sportive.

Au Canada, le public francophone aura donc accès à des productions ambitieuses qui ont obtenu la reconnaissance nationale et internationale tel Maison close, Braquo et Mafiosa (dont la dernière saison sera diffusée au Canada en même temps qu’en France).

Dans cette première approche nord-américaine, un des grands défis pour Canal+ est de réduire le délai entre la diffusion du contenu en France et au Canada (délai qui est le premier responsable des téléchargements illégaux, selon M. Juramie). En passant par Internet, Canal+ aura la mainmise sur son contenu[2] et n’aura pas à passer par un distributeur (Braquo a mis cinq ans à arriver sur TV5 Québec-Canada).

Enfin, pour Jean-Marc Juramie, l’objectif initial de Canal+ Canada n’est pas de copier Netflix, même si son catalogue de films le lui permettrait amplement étant donné que la plateforme américaine enregistre un très faible taux d’abonnement dans le Canada francophone (5 % selon l’Observateur des technologies médias, 21 % à l’échelle nationale). Le but, affirme-t-il, est d’offrir un service « éditorialisé », au croisement de la télé et de la TVOD, proposant entre 50 et 60 films différents par mois. Serait-ce la qualité qui compterait au lieu de la quantité?

 


[1] Universal Music Group est le numéro 1 mondial de la musique; sa récente acquisition d’EMI Recorded Music l’a permis de se renforcer et se diversifier.

[2] Le Devoir nous apprenait dernièrement que la Société Radio-Canada a conclu une entente avec le géant européen StudioCanal selon laquelle la SRC aura accès au catalogue de StudioCanal. Radio-Canada pourra ainsi distribuer sur son territoire quelque 1400 films de StudioCanal sur supports Blu-ray et DVD, mais aussi en format de vidéo sur demande (VSD).

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