CANNES NEXT 2016 : Prototypes et prospectives du cinéma de demain

Mégadonnées, méthode agile et incubation : la fièvre start-up déferle sur la Croisette.

Plus imposant, plus tentaculaire et plus rassembleur, NEXT, le pavillon du Marché du film de Cannes dédié aux pratiques d’affaires et aux technologies innovantes de l’industrie cinématographique, est en voie de devenir un « marché en soi », selon Jérôme Paillard, le grand argentier de la plus importante foire commerciale de films de la planète.

Après seulement trois éditions, NEXT est devenu un incontournable pour l’ensemble des participants au Marché, des distributeurs aux investisseurs en passant par les start-up techno. L’espace consacré aux nouvelles écritures narratives, industrielles et numériques a triplé en superficie et accueille désormais une salle de conférence dédiée et deux salles de démonstration de projets de réalité virtuelle, LE format de l’heure auquel NEXT aura dédié la plus importante part de sa programmation.

L’auditoire décrypté

Au terme de dix jours de conférences, de groupes de discussion et de présentations, il ressortait cette année une volonté – plateformes et algorithmes à l’appui – de déployer toujours plus de ressources afin de « trouver l’auditoire » propre à chaque film, nerf de la guerre d’une industrie où distributeurs, plateformes de diffusion et ayant-droit divergent souvent en termes d’objectifs et de stratégies de marketing numérique.

La firme Deloitte a, à ce titre, animé plusieurs discussions portant sur l’utilisation des mégadonnées dans la recherche et la monétisation des auditoires, et ce, dès la conception d’un projet de film. La granularité et la méthodologie des données demeurent essentielles pour produire des résultats concluants, bien que la prolifération et l’incohérence logistique des outils d’échantillonnage et de lecture rebutent encore bon nombre de décideurs de l’industrie.

Les plus habiles et fervents utilisateurs des mégadonnées devront néanmoins demeurer alertes devant l’érosion des choix découlant du recours systématique aux algorithmes de recommandation des plateformes de VSD, qui limitent à long terme l’intérêt potentiel des consommateurs à l’égard d’une diversité de films ne répondant pas aux caractéristiques de leur profil de visionnage.

Il s’agit ainsi de constamment « défier les chiffres », suggère Paul Lee de Deloitte, tout en privilégiant des approches audacieuses et en explorant de nouvelles avenues, comme l’agrégation de données telle que pratiquée par Cinelytic, une plateforme de soutien décisionnel offrant aux producteurs, investisseurs et distributeurs un outil de prédiction du rendement au box-office élaboré en utilisant les techniques de gestion de risque de la NASA. Son fondateur, René Bastian, a profité de cette tribune pour en appeler à une plus grande transparence financière et une externalisation ouverte des résultats parmi les studios, qualifiant le cinéma d’« une des industries les plus opaques au monde ».

Pour sa part, Martin Dawson de Creative Europe a déploré le manque d’intérêt des producteurs européens à investir et à développer à l’interne des connaissances en matière de technologies d’intelligence de marché; selon lui, ils préfèrent se fier uniquement à l’expertise de leurs partenaires de diffusion et de mise en marché.

Amazon c. Netflix, la suite

Après Netflix en 2015, ce fut au tour d’Amazon Studios de voler la vedette au Marché du film cette année, notamment en alignant cinq titres sélectionnés en compétition officielle – dont le film d’ouverture, Cafe Society de Woody Allen –, damant ainsi le pion à son concurrent après d’âpres négociations entamées pendant le festival Sundance plus tôt cette année.

The Neon Demon

L’approche d’Amazon reste toutefois à l’opposé de celle de Netflix : Jason Ropell, chef de la division cinéma mondiale, a tenu à rassurer les producteurs qu’Amazon ne souhaite pas perturber la chaîne de distribution cinématographique, mais plutôt travailler de concert avec les festivals et les revendeurs afin de maximiser l’impact des films dans l’ensemble des fenêtres de diffusion.

À titre d’exemple, Amazon Studios distribuera lui-même dans les salles américaines The Neon Demon de Nicolas Winding Refn (également en compétition à Cannes) avant de le rendre disponible aux abonnés de sa plateforme Amazon Prime. De plus, le studio collaborera avec des distributeurs locaux pour les autres territoires.

Place aux jeunes pousses

NEXT est enfin l’occasion pour nombre de jeunes entrepreneurs numériques de mettre en vedette les atouts de leurs plus récentes innovations technologiques. Une douzaine de start-ups ont ainsi tenu boutique aux abords du pavillon avec l’ambition de perturber plusieurs maillons traditionnels de l’industrie cinématographique.

Cinemathon est l’un de ces nouveaux incubateurs dédiés aux entreprises innovantes œuvrant à modeler l’avenir des environnements de diffusion cinématographique. L’organisme berlinois a présenté une série de prototypes en code source ouvert réalisés par des stratèges commerciaux, des architectes, des organisateurs de festivals et des artistes transmédia au terme d’un atelier de conception interdisciplinaire. Les délégués cannois furent invités à se familiariser et à commenter les expérimentations, parmi lesquelles COLLAB, un audacieux projet de multiplexe de cinéma hybride, collaboratif et multifonctionnel appelé à devenir une maquette de ce à quoi pourraient bien ressembler les salles indépendantes 3.0 dans un avenir rapproché.

Timetonic est quant à elle une plateforme intelligente de gestion de projets destinée aux producteurs et leurs partenaires. Elle regroupe un ensemble d’outils pratiques sur l’ensemble de la chaîne de production, depuis le développement jusqu’à la distribution d’un film.

Pour sa part, .FILM est un site d’enregistrement de noms de domaine harmonisés dédiés aux producteurs, aux organisations, aux fournisseurs de services et aux promoteurs cinématographiques. Il a été mis en ligne en octobre dernier. .FILM fait affaires exclusivement avec les professionnels du cinéma afin de contrer les revendeurs de noms de domaine.

Domenico La Porta (Crédit : Cineuropa)

Enfin, NEXT a servi de tremplin au lancement de l’Institut R/O, un ambitieux programme de mentorat et d’accompagnement de créateurs qui s’intéressent à la « narration progressive », une tendance qui commande des technologies numériques et un mode de gestion de la propriété intellectuelle innovants.

Le programme initié par François Pernot, président de Media Participation BE, commandité par Wallimage et dirigé par Domenico La Porta consiste en un bootcamp de trois mois, suivi d’une période de résidence de six mois en Belgique dédiée à la création de mondes narratifs, au design d’auditoires, aux métiers Tech/Art, à l’architecture multiplateforme, aux plans d’affaires et à la mise en marché. Un premier appel à projets internationaux est actuellement en cours et se conclura le 31 août prochain.

Dans la foulée de la première sortie publique du regroupement PXN à Cannes l’an dernier, le dévoilement du mandat et des ambitions de l’Institut R/O sur la Croisette confirme le statut de NEXT comme vitrine stratégique de lancement et d’annonces en primeur, au croisement du calendrier international des festivals, des conventions technologiques et des foires commerciales incontournables.

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Charles Stéphane Roy
Charles Stéphane Roy est producteur multiplateforme et chargé de l’innovation à La maison de prod depuis 2013. Il fut auparavant rédacteur en chef du quotidien Qui fait Quoi, puis réalisa des mandats d’analyse stratégique pour l’Observatoire du documentaire du Québec et le Groupe Évolumédia. Ses projets, qui intègrent filmtech et modèles d’affaires innovants, ont été sélectionnés à Cannes NEXT, Cross Video Days et l’accélérateur Storytek, en plus de se mériter le POV Hackathon Award et le Prix HackXplor Liège TV5 Monde.

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