Collective Wisdom: la cocréation dans le processus médiatique

Collective_Wisdom_Cocreation

Alors que les créateurs médiatiques explorent de nouvelles voies de production, notamment les formats numériques collaboratifs, leur travail s’articule de plus en plus autour de questions de nature collective. À quoi ce projet contribue-t-il exactement? À qui sert-il? Quel est son impact au-delà de la simple livraison d’un produit?

L’étude de terrain hybride Collective Wisdom plonge en profondeur dans ces questions. Elle se concentre en particulier sur la pratique collaborative de la cocréation de façon qualitative et à travers de nombreuses études de cas. La cocréation est propre aux pratiques collectives dans les domaines des arts, du documentaire et du journalisme ainsi que dans des domaines adjacents, y compris celui des technologies à code source ouvert.

Dans Collective Wisdom, la cocréation est caractérisée par son caractère agile. Il peut s’agir d’une pédagogie, d’un mode, d’une méthode ― et peut-être tout cela à la fois. Katerina Cizek, coauteure, documentariste et storyteller, définit la cocréation comme une «boîte à outils» qui ne se veut pas trop formelle. Selon Cizek, il s’agit ici davantage d’une «constellation de méthodes».

La cocréation offre également une alternative à une «voix [et] un autorat unique», où le processus créatif est mis de l’avant dans la plus grande transparence (Collective Wisdom, section «Summary», p. 4). Collective Wisdom réitère la nature ancienne des chronologies cocréatives ayant «existé depuis aussi longtemps que l’humanité» tout en renforçant sa capacité à faire évoluer les décideurs, les sujets et les publics vers une influence ouvertement égale (p. 1).

Œuvres de cocréation: exemples concrets

«Comment passer d’un système compétitif à un système axé sur la collaboration», demande Cizek, et ce sans compromettre la qualité de l’œuvre? Son propre portefeuille s’avère être une source d’inspiration, mise en évidence par des contributions récentes telles que le projet soutenu par l’ONF Highrise (2011) ou son initiative de collaboration de cinéaste en résidence de l’ONF à l’hôpital St. Michael’s. «Que cela nous plaise ou non, c’est la direction dans laquelle nous allons», ajoute Cizek.

Collective Wisdom se penche également sur les systèmes répandus d’agrégation, de partage et de compréhension des connaissances, qui s’avèrent d’une importance cruciale dans le dilemme culturel des fausses nouvelles, de la diffusion d’informations virales et des communautés en ligne y étant associées. Dans le contexte de la création médiatique, l’étude présente une feuille de route complète sur les façons dont nous modélisons les processus d’actions de profilage de la créativité forgés pour brouiller et reconstruire les marqueurs des valeurs critiques et artistiques.

Le rapport distingue quatre catégories de cocréation. La première de ces catégories est la cocréation au sein de communautés du «monde réel» ― qui tourne autour des interactions en personne. The Quipu Project (2015), au Pérou, en est un exemple. Des organisateurs ont travaillé au sein de structures et de réseaux communautaires locaux pour diffuser un documentaire interactif en ligne.

La deuxième catégorie est celle de la cocréation au sein de communautés en ligne, dont Fireflies VR (2018) est un exemple parfait. Fireflies présente le premier projet de jeu vidéo de réalité virtuelle participative au monde, en collaboration avec le centre de justice pénale de Brownsville.

La cocréation est également examinée à travers les disciplines, constituant sa troisième catégorie. Celle-ci inclut des œuvres d’Eviction Lab ― un projet transdisciplinaire en cours qui s’appuie sur l’expertise collective de cocréateurs dans un large éventail de domaines.

Enfin, l’étude distingue la quatrième catégorie de cocréation en tant que collaboration entre humains et systèmes non humains, y compris l’art visuel performatif cocréatif de Sougwen Chung avec des robots appelé DOUG, Drawing Operations (2018) (p. 5).

Risques et réticences

Les nouveaux modèles de création médiatique s’avèrent pertinents alors que les conditions de production et de distribution continuent d’évoluer. Pourtant, comme l’explique Cizek, «certains n’aiment pas le mot cocréation». Ses ambitions comportent le risque d’attentes accrues et de conséquences involontaires. Avec des projets ouverts au public et souvent accessibles en ligne, «la participation et le commentaire cocréatifs peuvent être piratés de l’extérieur» (Collective Wisdom, section «Practices», p. 4-6).

En tant qu’alternative sous-reconnue et sous-financée, la relégation des projets de cocréation est aussi un risque. Les projets cocréatifs peuvent être marginalisés et relégués au statut de «médias communautaires», limités aux musées ou classés comme «programmes éducatifs ou publics» (p. 5).

La cocréation vise également à contrecarrer les dynamiques de pouvoir déséquilibrées. Ce faisant, le langage ou les termes associés tels que «communauté» et leur positionnement au sein de l’économie partagée situent la cocréation comme un domaine récemment repopularisé qui doit inévitablement se débattre avec la question du crédit dû. Dans ce processus, les cocréateurs et leurs défenseurs doivent négocier des accords de propriété intellectuelle équitables et contraignants qui ouvrent la voie à un échange fluide des apports créatifs.

Perspectives pour l’avenir

Malgré ces risques, la cocréation apporte un éclairage à des questions fondamentales liées à la revitalisation artistique. L’étude comprend des contributions corédigées par un groupe de collaborateurs multidisciplinaires ― dont des cinéastes, des collectifs d’artistes, des chercheurs et des directeurs de laboratoires et d’incubateurs ― qui ont été, dans certains cas, invités à signer des accords écrits sur les avantages pour la communauté (Collective Wisdom, section «Summary», p. 11).

De plus, des pratiques collaboratives telles que la «méthodologie boule de neige» et la conception participative aident à gérer ce que Cizek qualifie «de nouveaux modèles juridiques, mais aussi de nouveaux modèles moraux», étant donné que la cocréation apparaît comme une voie vers l’innovation de processus.

Le travail de cocréation a également pour effet de reconnaître indirectement la double frustration qui existe dans des industries médiatiques comme celle du Canada. Cizek décrit cela comme «les personnes au sein des institutions qui sont frustrées et essaient d’améliorer les choses pour elles-mêmes et pour les créateurs de contenu et les personnes qui font des affaires ou créent des modèles qui existent tout juste en dehors du système».

La cocréation telle que décrite dans Collective Wisdom s’identifie à une «écoute profonde» pour équilibrer le processus avec le résultat «en se débarrassant des formats linéaires conventionnels» au sein des structures narratives (p. 10). Comme ces directives se manifestent dans des corpus de travail, Cizek souligne la nécessité d’une «idée profonde et d’une orientation visionnaire» dans les laboratoires et les incubateurs, parallèlement à celles d’une dimension commerciale, pour construire des stratégies qui fonctionnent au-delà de la mise en marché de produits.

Collective Wisdom est basée sur 99 entretiens individuels et 10 discussions de groupe formelles. Au total, 160 personnes travaillant dans le domaine des médias et des domaines connexes ont participé activement à l’étude, qui a examiné un total de 251 projets mettant en scène des idées cocréatives (p. 11).

Article précédentDans les coulisses de Douyin, le TikTok chinois
Article suivantMonétisation des contenus: le navigateur Brave, une solution?
Kathryn Armstrong
Kathryn Armstrong est à la fois consultante et spécialiste des médias.
Sa feuille de route est axée sur les collectivités et individus qui définissent l’écosystème médiatique fort diversifié du Canada. Ses récentes publications incluent notamment sa thèse sur le discours national de la cinématographie canadienne, remise au Cinema Studies Institute de l’Université de Toronto. Elle livre également de nombreux discours, notamment lors des conférences de l’Association canadienne d’études cinématographiques. Les sujets qu’elle aborde incluent la relation entre les producteurs canadiens indépendants et les diffuseurs nationaux. Connue pour son intellect et son habileté à créer des liens, Kathryn a effectué des travaux de recherche pour l’ACPM, en plus d’avoir travaillé en étroite collaboration avec le TIFF et Ontario Creates. Elle est titulaire d’une maîtrise en production médiatique de l’Université Ryerson, ainsi que d’une maîtrise et d’un baccalauréat en études cinématographiques de l’Université de Toronto.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here