COVID-19: Quel impact sur le secteur du documentaire?

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Alors que le processus de déconfinement se poursuit, le secteur de l’audiovisuel, qui était en mode gestion de crise, s’apprête progressivement à passer à une nouvelle étape. Que faire maintenant? De toute évidence, l’industrie devra effectuer d’importants changements à court et moyen terme. Mais qu’arrivera-t-il à long terme? Comment l’industrie réagira-t-elle ― et anticipera-t-elle ― ces changements? Quelles questions cruciales doit-on se poser face à ce qui nous attend ― et qui aura les réponses? Le présent article est le cinquième d’une série qui se penchera sur l’avenir du secteur audiovisuel canadien, une industrie qui émerge lentement des diverses mesures de confinement et autres restrictions imposées afin de limiter la propagation de la COVID-19.

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En cette période de pandémie, les producteurs de documentaires sont confrontés aux mêmes défis et opportunités que ceux des secteurs de la télé et des contenus vidéo de format court. Il suffit de penser aux protocoles rigoureux en matière de santé et de sécurité, ou à l’occasion de reprendre les tournages, entre autres. Toutefois, certains défis et opportunités sont uniques au secteur du documentaire. 

Gérer les risques

Un documentaire peut être tourné avec une équipe beaucoup plus restreinte que des séries dramatiques ou même des contenus vidéo de format court. Au début de la période de confinement, Christina Fon, productrice déléguée chez Rezolution Pictures, a étudié diverses façons de poursuivre les tournages, notamment en invitant les sujets des documentaires à se filmer eux-mêmes. Elle faisait parvenir l’équipement requis à une communauté, ou encore demandait à une personne dans la maison de filmer. OYA Media Group a envoyé de l’équipement à une militante LGBTQ de Brooklyn qui est le sujet d’un documentaire de la boîte de production. La réalisatrice lui a donné une formation à distance, non seulement sur l’utilisation de l’équipement, mais aussi sur les façons de se documenter elle-même et de filmer des images. On tentait une nouvelle approche expérimentale ici, OYA ne voulant rater aucune occasion de capturer sur pellicule les initiatives de la militante. 

En ce qui a trait aux documentaires, il s’avère «plus facile de respecter les protocoles de santé et de sécurité liés à la COVID-19 du fait que les équipes sont plus petites, selon Eric Piccoli, cofondateur de Babel Films. Ainsi, il est plus facile d’assurer que tous demeurent confortables et en sécurité. En plus, il n’est pas nécessaire de filmer des contacts physiques, comme des scènes d’intimité.» Toutefois, comme c’est le cas avec les contenus vidéo de format court, on doit tenir compte des coûts additionnels imposés par les protocoles de sécurité, plus difficiles à absorber lorsque le budget de production est limité. 

Certains producteurs comme Eric Rebalkin, cofondateur de Mosaic Entertainment, se tournent vers le documentaire pour la première fois, justement parce qu’ils peuvent être produits avec des équipes réduites. D’autres, comme Christina Fon et le co-PDG de marblemedia Mark Bishop, étudient diverses formes de documentaires, notamment ceux qui ont beaucoup recours aux images d’archives et à l’animation.

Le secteur du documentaire est toutefois confrontés à ses propres défis. Alors que les séries scénarisées sont souvent filmées en un seul lieu, voire même entièrement en studio, nombre de documentaires exigent de voyager à divers endroits. «Nous devions amorcer la production d’un documentaire à l’automne, mais il aurait fallu voyager à travers le Canada, explique Kyle Irving, partenaire chez Eagle Vision. Il nous faudra probablement modifier les sujets et les lieux de tournage, ou du moins limiter ces derniers le plus possible.» 

Babel Films venait de terminer le tournage d’un documentaire en France et d’un autre à la frontière Iran-Iraq lorsque le confinement a été imposé. «Heureusement, nous avons pu finir les tournages, mais nous ne nous attendons pas à amorcer d’autres productions du genre dans un avenir rapproché», admet Piccoli. Au moment du confinement, OYA Media Group avait trois projets de longs métrages documentaires prêts à filmer leurs premières scènes. Aujourd’hui, la boîte demeure confiante que ces projets pourront bientôt se remettre en marche. Entre-temps, on s’affaire à fouiller dans du matériel d’archives et à consacrer plus de temps au développement des récits, sans être distraits par la production d’autres projets. «Avec le confinement, nous sommes en mesure de nous concentrer sur le développement des projets, ce qui favorise la création de documentaires plus aboutis au sujet plus approfondi», croit Alison Duke, cofondatrice d’OYA Media Group. 

Des marchés en transformation

Les radiodiffuseurs demeurent hésitants à donner le feu vert à de nouvelles productions au moment où ils doivent réévaluer leurs revenus. «Les diffuseurs prennent du temps avant de s’engager, même s’il nous arrive de voir un non devenir un oui», dit Alison Duke. Kyle Irving constate pour sa part que le plus gros obstacle demeure de convaincre les radiodiffuseurs qu’il existe bel et bien un modèle d’affaires et qu’il y a une demande sur le marché.

Tout comme c’est le cas pour les autres formes de contenus, le marché du documentaire cherche à produire davantage de films divertissants tout en reflétant la réalité politique ― ce que Kyle Irving appelle «mettre le lumineux en valeur». Ceux et celles qui se consacrent à la justice sociale, l’égalité et les récits axés sur les communautés sous-représentées s’en réjouissent. «La période actuelle est très excitante pour nous, compte tenu des projets sur lesquels nous travaillons, s’enthousiasme Alison Duke. Auparavant, les radiodiffuseurs nous demandaient ce que tout cela avait à voir avec les Canadiens. Désormais, ils comprennent davantage. Par exemple, ils saisissent que le racisme envers les Noirs est aussi présent chez nous.» 

«En tant que boîte de production détenue par des Autochtones, nous sommes particulièrement conscients de l’emphase actuelle portée sur un redressement des inégalités raciales et du manque de diversité, dit Kyle Irving. On constate que le marché réagit favorablement à l’opportunité de raconter des récits autochtones et diversifiés, ce que nous cherchions à faire depuis longtemps.»

Irving souligne également qu’un tel changement ne s’observe pas uniquement au Canada, mais aussi aux États-Unis. «C’est remarquable de constater aujourd’hui un intérêt des Américains envers les récits autochtones qui ne se limitent pas qu’aux versions romancées de l’histoire comme ce fut le cas auparavant, mais qui explorent de véritables sujets qui peuvent être inspirants ou même choquants», dit-il.

Irving se dit à la fois optimiste et impatient. «Après avoir vu les peuples autochtones sous-représentés pendant des décennies, les radiodiffuseurs sont enfin conscients de l’importance de leurs histoires, observe-t-il. Nous espérons certes que la tendance se poursuivra, et qu’il ne s’agira pas simplement d’une réaction à court terme sur la situation actuelle. Cela dit, j’en ai marre de planifier. Tout ce que je veux, c’est tourner des documentaires.»


Photo: Innocent Mtui sur Wikimedia Creative Commons / CC BY-SA 4.0

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Kelly Lynne Ashton
Formée comme avocate en droit du divertissement, Kelly Lynne Ashton travaille dans les industries canadiennes de la télévision et des médias numériques depuis plus de 25 ans. Elle a œuvré comme dirigeante en affaires corporatives au sein de plusieurs entreprises torontoises de production et de distribution, dont Atlantis Films Limited et Owl Group of Companies. Kelly Lynne est ensuite passée au numérique comme productrice principale au studio Web jeunesse Big Orbit Inc. Elle y a notamment développé, dirigé et mis en marché Reactorz, une firme de recherche spécialisée en jeunesse. De plus, elle a travaillé en relations gouvernementales et en politiques médiatiques en tant que directrice des politiques à la Writers Guild of Canada. Kelly Lynne met aujourd’hui à profit ses expériences dans les domaines juridique, des affaires, du marketing et de la recherche pour fournir un service-conseil à ses clients de tous les secteurs de l’industrie. Ceci inclut, entre autres, des services d’évaluation pour divers fonds, la rédaction de rapports de recherche et la programmation de rassemblements d’industrie. Kelly Lynne détient un Certificat en leadership et inclusion décerné par le Centennial College, et offre donc également un service de consultation en diversité et inclusion.

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