Créer des contenus captivants en utilisant les secrets de la magie

Crédit photo Farhan Siddicq

Des maîtres du septième art comme Georges Méliès et Orson Welles étaient aussi des illusionnistes hors pair. Les magiciens sont des storytellers qui maîtrisent la science et l’art de créer des illusions captivantes. Et les storytellers ont la capacité de démultiplier ces secrets de magie qu’ils peuvent transposer à toutes les formes de contenu.

Mon expérience de la magie a commencé à la maternelle. J’ai appris par moi-même le plaisir de voir l’impossible devenir réalité ainsi que celui de comprendre comment cela peut se faire. Mon grand-père Henry Gordon était un magicien et un démystificateur reconnu, dont la carrière, une histoire fascinante en soi, couvre plus de trente ans. Il a participé à plusieurs émissions de télévision de la CBC et même à l’Oprah Winfrey Show, souvent pour présenter l’art de la magie, en faire une démonstration ou pour discréditer sans complaisance ceux qui l’utilisent aux dépens du public. Il a rédigé régulièrement des articles pour des publications telles que le Toronto Star en plus d’écrire de nombreux livres. Et il donnait des conférences pour de fervents adeptes de la communauté des sceptiques et de celle des magiciens, y compris pour l’emblématique Magic Castle — le pavillon privé de l’Academy of Magical Arts, à Hollywood.

Le grand-père de Laura Mingail, Henry Gordon (à gauche), et Laura Mingail en train de pratiquer l’art de la magie (à droite).

C’est au Magic Castle que j’ai rencontré David Kwong il y a quelques années. Kwong est sans aucun doute le magicien le plus influent à l’heure actuelle lorsqu’il s’agit d’intégrer l’art de la magie à un éventail de scénarios pour le grand écran. Il a participé au développement du film Now You See Me, et a mis à profit ses connaissances de magicien et de verbicruciste pour des séries télévisées telles que Blindspot et Deception (qu’il a également produites) et des films comme The Imitation Game et Ant-Man.

Mais en premier lieu, qu’est-ce que la magie ? «Ce que le public vit en regardant un magicien est de la magie», affirme Kwong.

Voici comment les storytellers qui créent des films, des émissions de télévision ou même de brefs contenus en format numérique peuvent captiver le public en utilisant les trucs éprouvés des magiciens.

David Kwong. Photo credit: Jillian Sipkins

Maîtriser l’histoire

«Le succès d’un spectacle de magie et d’une illusion repose avant tout sur la capacité du prestidigitateur à maîtriser l’histoire», affirme M. Kwong.

Illustrons cette idée en soulignant d’abord qu’un spectacle de magie n’est pas une série de tours. Il s’agit d’une combinaison d’histoires qui ont le pouvoir de créer des illusions uniques, significatives et inoubliables. Ainsi, l’histoire et la capacité du magicien à la contrôler en apparence sans effort sont la partie la plus essentielle d’un spectacle. David Copperfield est autant un maître conteur qu’un grand illusionniste. Harry Houdini était passé maître dans l’art de créer du suspense sur scène, en donnant l’impression d’avoir du fil à retordre avec ses tours d’évasion alors qu’il s’était déjà secrètement libéré.

Les magiciens savent que, quelle que soit sa nature, qu’elle se déroule dans un univers surnaturel ou qu’elle reflète la vie actuelle, l’histoire doit rester plausible. «Il est important, quand on présente des tours de magie, de paraître briser les lois de la nature, explique mon grand-père dans son autobiographie, Henry Gordon’s World of Magic. Mais le public devrait avoir une porte de sortie psychologique, une explication possible de l’effet, même si cela s’avère inexact.» Cela évite de le perturber, car il est happé par ce qu’il voit.

Kwong utilise ses connaissances de l’art de la magie pour intervenir à différentes étapes d’une production. Par exemple, à l’étape de l’élaboration du scénario, il est «en mesure d’aider les scénaristes à concevoir une histoire qui peut répondre aux attentes et à l’intérêt du public, avant de le subvertir». Il ne se contente pas de donner des conseils sur les films à succès et les séries télévisées qui font intervenir la magie dans l’intrigue. «Je joue le rôle de consultant sur des films d’action où le réalisateur veut donner l’illusion réussie d’une scène de bagarre ou de hold-up… parce que je suis familier avec ce monde particulier de diversion et de manipulation», dit-il. Il a même conseillé avec brio les héros de Mission: Impossible – Rogue Nation pour la scène où ils se faufilent dans l’opéra avec des armes cachées. Pourquoi investir dans des effets de postproduction coûteux si un expert en magie peut créer l’illusion narrative en direct!

Photo credit: iStock.com/BeeBright

Construire des puzzles

«Je pense qu’un bon puzzle fonctionne comme un tour de magie, affirme Kwong, qui crée également des puzzles pour le New York Times, le Los Angeles Times et le Wall Street Journal. Il y a une fausse piste et un rebondissement qui font croire au solveur qu’il se passe quelque chose d’autre, puis une révélation à la fin — ce moment décisif où l’on comprend ce qui se tramait depuis le début. Bien entendu, dans notre domaine, nous ne voulons pas que vous trouviez la solution, mais le processus pour amener le public à vous suivre est le même. La création de puzzles est l’art de contrôler ce qu’éprouve votre public, tout comme la magie, tout comme l’art de raconter des histoires.»

Quand on crée des puzzles, il est important de s’assurer qu’ils éveilleront l’intérêt du public, sans toutefois le déconcerter au point où il perdra le fil de ce qui se joue. «Vous essayez de déjouer le public et de le divertir en même temps», écrivait Gordon.

La technique pour créer des puzzles peut être appliquée au développement de l’intrigue globale d’un scénario et de la complexité du point de vue d’un personnage. Des intrigues bien ficelées peuvent générer un sentiment d’identification avec l’histoire, même lorsqu’un spectateur regarde simplement le contenu à l’écran.

Susciter chez l’auditoire un sentiment d’interaction

«Les puzzles font directement participer les participants qui cherchent la solution. Il en est de même pour une bonne histoire», dit Kwong. Il ajoute: «Elle peut ne pas poser explicitement une énigme au spectateur, mais, si l’intrigue est palpitante, elle suscitera chez lui le désir inné d’en connaître la fin, la conclusion émotionnelle. La clé pour bien raconter des histoires est de retenir l’attention de votre auditoire et de faire appel à son expérience, que ce soit par le mouvement d’une caméra, la révélation d’une carte à jouer ou la création d’un moment décisif dans des puzzles.»

«Les meilleurs films sont ceux qui donnent aux spectateurs le pouvoir de comprendre le déroulement de l’action.»

Le dernier spectacle de Kwong, The Enigmatist, propose un mélange de puzzles et de magie, qui est sa marque de commerce, et qui lui permet de faire de la magie avec les gens, et non pas à leurs dépens. Cette interactivité peut également être transposée au contenu à l’écran. Il estime que «les meilleurs films sont ceux qui donnent à l’auditoire le pouvoir de comprendre le déroulement de l’action et de vivre les choses activement au lieu de se faire dire ce qui se passe». Il en va de même pour toutes les formes d’œuvres linéaires. Cela peut se faire en intégrant des «clés» dans le scénario, les angles de caméra, la trame sonore, et même en intégrant physiquement des «clés» au décor de la scène à un moment où l’attention du public est retenue ailleurs. Pour Kwong, cela «finit par rendre les choses plus amusantes pour tout le monde… quand le public se rend compte qu’il est assez intelligent pour avoir compris ce qu’il fallait chercher… mais que l’auteur, le magicien ou l’interprète était au final encore plus intelligent que lui… avec toujours une longueur d’avance».

Créer des temps forts et des temps faibles

Les magiciens et les réalisateurs ont recours à des astuces pour focaliser l’attention du public. Il est essentiel pour les magiciens de maîtriser l’art de détourner l’attention.

«Il y a des temps forts et des temps faibles en magie, dit Kwong. Tout repose sur le contrôle de la structure. Vous prenez un verre d’eau, vous enlevez un résidu sur votre manche, vous racontez une blague, vous vous détendez en changeant de posture et détachez votre regard de la table… Le contretemps survient quand tous les mouvements [secrets] se produisent.» Dans un contenu linéaire, un temps faible peut représenter un élément clé qui s’intègre à l’histoire.

«Nous avons des temps forts et des temps faibles en magie. Tout repose sur le contrôle de la structure.»

On peut aussi créer un contretemps en détournant l’attention sur le plan cognitif. Par exemple, la trame narrative d’un magicien peut submerger le public d’une émotion telle que la joie, la tristesse, le dégoût ou la peur — cela peut aller de la peur de quelque chose d’horrible à la peur de rater une action. La comédie est souvent utilisée pour laisser surgir des moments de légèreté dans les intrigues et les spectacles de magie.

Dans ses prestations, par moment Kwong raconte une blague pour faire rire tout en saisissant un objet secret. «C’est très difficile pour un public de penser de façon critique quand il rit, explique-t-il. C’est le moment idéal pour utiliser un petit subterfuge.»

Toutes les diversions techniques ne sont toutefois pas bonnes pour le flux narratif, même si elles contribuent à créer un contretemps qui sert à dissimuler une clé. «Voici un exemple de détournement d’attention raté, explique Kwong. Je suis en scène, mon assistante sort et fait tomber un plateau plein de casseroles sur la scène… C’est mauvais parce que ça brise la fluidité de l’histoire. Ça interrompt ce qui se passe. Mais si vous pouvez donner au public quelque chose d’intéressant qui s’intègre parfaitement à l’histoire que vous racontez déjà, c’est réussi.» L’utilisation de la technique du jump scare est un exemple d’une mauvaise diversion dans un film.

Crédit photo: Farhan Siddicq

Effets

«L’essentiel d’un tour réussi s’appuie sur une idée intéressante et belle… qui fait appel à quelque chose que vous aimeriez voir arriver», estime pour sa part Raymond Joseph Teller, du duo de magiciens Penn & Teller. Pour illustrer cela, il utilise l’exemple de l’eau qui se change en cascades d’argent. La transformation — quand quelqu’un ou quelque chose est changé en quelqu’un ou quelque chose d’autre — n’est qu’un des nombreux effets que les magiciens peuvent créer.

L’histoire est plus importante que les effets eux-mêmes, mais le type d’effets possibles demeure encore riche d’enseignements pour les créateurs de contenu. C’est parce que les effets renvoient à des impossibilités sur lesquelles reposent les histoires des magiciens, qui vont de la disparition de personnes ou d’objets à la capacité pour un magicien de prendre le contrôle physique de quelqu’un ou de quelque chose. Il existe de nombreuses méthodes pour les reproduire dans toutes les formes de magie, mais une fois que les conteurs ont compris les principaux effets qui ont fasciné le public au fil des siècles, ces effets peuvent devenir des sources d’inspiration pour l’intrigue globale ou les capacités physiques ou mentales des personnages.

Pour en savoir plus sur les effets typiques en magie, vous pouvez explorer The 19 Basic Effects publié par Dariel Fitzkee dans les années 1940.

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