CVL: le token comme nouveau modèle de financement des médias?

Civil, la plateforme décentralisée ayant pour but de faire vivre un journalisme indépendant et durable, a annoncé, le 18 septembre dernier, la mise en vente publique de son jeton CVL. Rappelons que, il y a à peine quelques mois, des journalistes du quotidien The Denver Post créaient la toute première «salle d’information» (ou newsroom en anglais), The Colorado Sun, incitant par la suite plusieurs journalistes indépendants à emboîter le pas. Dans un contexte où les médias doivent de plus en plus revendiquer leur pertinence et innover pour se faire entendre, comment le dialogue entre journalistes et lecteurs peut-il contribuer à financer un contenu de qualité?

C’est à l’occasion de la journée de conférences Plateforme(s), organisée par Infopresse, que nous avons assisté à une présentation de Matt Coolidge, cofondateur et chef du marketing de Civil Media. Dans les faits, Civil est une plateforme économique dont le but premier est de proposer un modèle de financement permettant aux journalistes de se concentrer entièrement sur leur contenu et sur leur engagement auprès de leur lectorat. Connecter les journalistes aux lecteurs donc, mais avec une offre reposant sur un marché décentralisé et sans organe central de pouvoir grâce à l’utilisation d’un modèle qui repose sur la chaîne de blocs et les cryptomonnaies.

Structure et intermédiaires: le nœud du problème?

Force est de constater que, de plus en plus, l’ère numérique impose de nouveaux défis et présente de multiples possibilités, forçant les grands joueurs à remettre en question leur modèle d’entreprise. Cette situation, qui présuppose qu’une grande proportion des médias d’information traditionnels naviguent en eaux troubles, est en partie liée à la relation de confiance qui prend une pente descendante au sein des auditoires canadiens et internationaux, d’où le besoin de présenter un niveau de transparence renouvelé aux lecteurs.

Cependant, au-delà des Cambridge Analytica, robots et fausses nouvelles de ce monde, comment le modèle de financement de cette institution intervient-il directement dans ce problème? Qu’est-ce qui fait qu’une «crise médiatique» demeure en filigrane dans le paysage actuel?

D’une part, Coolidge revient sur les fondements du modèle d’entreprise des grands groupes médiatiques, qui n’est pas lié aux avancées technologiques de la dernière décennie. Selon lui, il s’agit ici avant tout d’un problème de structure de propriété, qui repose sur une vision a priori capitaliste: «Le souci est que, dans la plupart des cas, il n’y a pas de véritable incitation à réinvestir les profits générés dans un journalisme de qualité. Les capitaux seront souvent injectés dans d’autres parties du portefeuille ou d’autres priorités. De surcroît, le modèle de financement actuel basé sur la publicité rend les acteurs de ce système – les médias et les agences de publicité – dépendants de moyens de diffusion qui mettent trop souvent l’accent sur les contenus à clics plutôt que sur la qualité, dans l’optique de faire augmenter la portée et les vues, pour monétiser le produit dans un modèle du tout-gratuit.»

D’autre part, la question des intermédiaires n’est pas moins primordiale pour bien cerner le contexte: en matière de distribution de contenus, les géants du Web – notamment Facebook, Twitter et YouTube – ont leur mot à dire et prennent une grande part des profits. «Si vous êtes journaliste, vous voulez que votre travail soit découvert et vous passez donc forcément par au moins une de ces plateformes. Le problème, c’est qu’il s’agit d’un très petit groupe de personnes qui dictent les règles», poursuit Coolidge.

Dans une lettre ouverte, Vivian Schiller, ancienne haute dirigeante au New York Times et à CNN, soulève plusieurs questions: «Sachant ce que nous savons aujourd’hui, que pouvons-nous faire différemment? En prévoyant ce qui pourrait mal tourner, comment aurions-nous pu penser à la gouvernance, à l’intégrité de l’information, à l’identité et à la légitimité?»

Redonner le pouvoir aux journalistes, oui, mais comment?

Civil Media a l’objectif de recruter une communauté pour opérer cette plateforme fort ambitieuse. En effet, comme l’explique son cofondateur, « Civil est une plateforme détenue directement par les journalistes et ceux qui les soutiennent. Des “salles d’information” indépendantes – au nombre de 14 pour l’instant – organisées en réseau peuvent publier sur Civil. Le processus sera ouvert au grand public d’ici quelques semaines, après quoi n’importe qui pourra démarrer une salle. »

Dans un premier temps, pour être admissible à accéder à la plateforme, chaque organisation (The Colorado Sun, par exemple) doit accepter la constitution de Civil Media, qui est en fait une déclaration de valeurs et un code de conduite éthique en journalisme. « Si quiconque dans la communauté pense que vous violez cette constitution, que ce soit par plagiat ou désinformation, il peut se manifester et faire en sorte que votre autorisation à publier soit retirée », ajoute le cofondateur.

Le protocole de publication mis en place par Civil Media se résume ainsi:

Civil: protocole de publication

  1. L’utilisateur démarre (ou commandite, dans le cas du lecteur) une salle d’information: il se crée ainsi une identité permanente authentifiée pour sa publication sur la blockchain;
  2. Le journaliste signe et indexe des articles sur la blockchain pour démontrer sa propriété et en signaler la crédibilité au grand public;
  3. L’utilisateur participe aux discussions avec la communauté et se trouve au cœur du processus décisionnel en ce qui concerne les considérations de gouvernance et la croissance de la plateforme;
  4. L’utilisateur soutient le journalisme indépendant en payant pour les salles d’information et les journalistes directement via les tokensen jetons (tokens).

Qui plus est, à la différence d’autres plateformes comme Facebook ou Twitter, d’ici quelques semaines, l’entreprise naissante ne sera plus détenue par ses administrateurs actuels, mais par le public grâce à la mise en place d’un réseau décentralisé de jetons. Les profits générés par la vente de ces jetons seront versés à la Civil Foundation. Cette dernière se donne pour mission première de financer l’éthique journalistique tout autour du globe.

Quelle est l’utilité de ces jetons?

Mis en vente publiquement le 18 septembre dernier, les jetons CVL donnent droit en fait à des parts de vote sur la plateforme Civil. Ces parts de vote permettent en l’occurrence de définir qui pourra publier sur la plateforme, conférant ainsi un rôle pivot au lecteur et une responsabilité à l’égard de la publication du contenu, avec une incitation économique intégrée dans la technologie.

Il est donc impossible de créer du contenu sans la participation de l’auditoire, qui joue ainsi un rôle essentiel. De plus, le pouvoir est donné aux journalistes, qui deviennent «propriétaires» de la publication, soit de la salle d’information sur la plateforme.

Par ailleurs, les lecteurs peuvent utiliser leurs jetons pour, par exemple, s’opposer si un organe de presse qui ne respecte pas la constitution veut se joindre à la plateforme. Toute décision définitive en matière d’éthique sera prise par la cour d’appel de la Civil Fondation, à laquelle siègent des journalistes, des universitaires et des juristes.

Autrement dit, la chaîne de blocs permet à Civil de décentraliser le pouvoir sur ce qui constitue le journalisme éthique en donnant la parole aux propriétaires de jetons (c.-à-d. aux lecteurs) plutôt qu’aux géants de la Silicon Valley.

 

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