Données ouvertes et radiodiffusion publique

En novembre 2013, la British Broadcasting Corporation annonçait avoir signé quatre « protocoles d’entente » avec des organisations comme l’Open Data Institute et la Fondation Mozilla. Ce faisant, la BBC manifestait publiquement son soutien envers les « technologies Internet gratuites et ouvertes » et sa volonté de considérer les modèles de pratiques exemplaires s’appuyant sur ces technologies.

Comme les signataires prennent bien soin de le souligner dans leur documentation, ces déclarations sont essentiellement symboliques et ne doivent aucunement être interprétées comme un accord ayant force d’obligation. Ce type d’entente pourrait tout de même se révéler utile dans la mesure où il sert de modèle pour réévaluer la place des médias numériques dans le secteur canadien de la radiodiffusion et – qui sait? – influencer effectivement l’avenir de la création et de la distribution de contenu. Avant de s’étendre davantage sur la forme que pourrait prendre un tel modèle, rappelons en quoi consistent les données ouvertes.

QU’ENTEND-ON PAR DONNÉES OUVERTES?

Les principes sur lesquels reposent les données ouvertes n’ont rien de nouveau : les chercheurs universitaires, notamment, s’en réclament depuis belle lurette. Ceux qui y souscrivent sont d’avis que mettre l’information à la disposition de tous profite à tout un chacun. Si ces principes étaient largement acceptés en recherche dans des secteurs comme les TI, ils ont gagné du terrain en dehors de ces cercles avec l’avènement du Web. Le concept de données ouvertes n’offre pas une solution technologique particulière, mais se veut plutôt une philosophie liée au traitement des données et aux technologies permettant la collecte, l’analyse et la distribution des données. Cette philosophie anime un mouvement qui cherche à permettre l’accès libre aux données par la création de standards, de formats, d’applications et de plateformes pour une multitude de groupes.

Les politiques publiques figurent parmi les secteurs qui profitent du récent regain de popularité du concept de données ouvertes. Depuis plus ou moins cinq ans, le mouvement en faveur des données ouvertes s’est imposé sur la scène politique localenationale et internationale, avec la publication en juin 2013 de la Charte du G8 sur les données ouvertes. Conséquemment, les données ouvertes ne sont plus la chasse gardée des seuls pirates informatiques et maniaques des technologies.

Un autre secteur plus proche des médias qui a été influencé par le mouvement des données ouvertes est celui qu’on appelle communément le « journalisme de données ». Certaines organisations médiatiques établies, en particulier celles issues de la presse écrite (comme le New York Times et le Los Angeles Times aux États-Unis, ou leGuardian au Royaume-Uni), ainsi que certaines nouvelles organisations prometteuses (comme ProPublica aux États-Unis ou Owni en France), se situent à l’avant-garde de ce mouvement faisant appel aussi bien à la collecte et à l’analyse qu’à la visualisation des données pour présenter les nouvelles. Bon nombre de ces projets médiatiques adhèrent aux principes des données ouvertes.

DES STANDARDS POUR LES CRÉATEURS

Au reste, l’initiative de la BBC pourrait bien permettre un débat éclairé et favoriser le développement du mouvement en faveur des données ouvertes. En effet, en engageant un dialogue avec les experts de la question sur les façons potentielles d’utiliser les données ouvertes pour remplir son mandat, le radiodiffuseur pourrait contribuer à changer radicalement et fondamentalement la perspective des intervenants du milieu sur le rôle des médias numériques.

Par exemple, l’entente signée entre la BBC et l’Open Knowledge Foundation fait état de six domaines de collaboration potentiels :

  1. Le soutien et le développement du Web ouvert
  2. Les métadonnées
  3. La numérisation
  4. L’accès aux archives
  5. Un cadre juridique moderne
  6. Les compétences numériques

Les trois premiers domaines de cette liste concernent surtout les aspects techniques des standards ouverts; par conséquent, ils ont une incidence bien réelle sur les créateurs de contenu traditionnels. Ce que cette avancée a de particulièrement excitant, c’est qu’elle insuffle vraisemblablement un vent de changement dans la façon dont les intervenants de l’industrie abordent les ressources et les compétences technologiques. On définit souvent la relation entre les technologies numériques et l’avenir de la radiodiffusion dans le contexte d’un « roulement » technologique, où les plus récentes tendances ou applications technologiques viennent « bousculer » l’industrie. Les travailleurs de l’industrie se doivent donc d’être au fait des derniers développements pour s’adapter aux nouvelles réalités. Souvent admise dans les secteurs créatifs comme celui de la télédiffusion, cette perception ne manque pas d’influencer les stratégies des diffuseurs relativement aux médias numériques.

Ainsi, bien que James Purnell, le directeur de la stratégie et du numérique de la BBC, assimile « les données ouvertes, les standards ouverts et Internet ouvert » au fait d’être « à l’avant-garde de l’innovation technologique », il est en fait moins question d’innover sur le plan technologique que d’élaborer une vision cohérente permettant éventuellement aux technologies de soutenir et de renforcer les valeurs culturelles de base des créateurs de contenu.

Logo du RC LabCe vent de changement souffle également du côté du Canada, et le RC Lab en est un bel exemple. Celui-ci a été fondé il y a environ un an par des employés de Radio-Canada s’intéressant à certains projets particulièrement novateurs venant d’ici et d’ailleurs. Ensemble, ils ont créé ce laboratoire Web dans l’intention avouée de mener à Radio-Canada leurs propres expériences en médias numériques, entre autres dans le domaine des données ouvertes. J’ai eu l’occasion récemment de parler avec Xavier K. Richard, l’un des créateurs du laboratoire. Ce qui est ressorti le plus clairement de ses propos sur la façon dont les principes des données ouvertes cadrent avec leurs expériences, c’est que chaque projet s’inscrit dans une démarche plus vaste : un processus long et ardu mené par les travailleurs de l’industrie qui vise à changer la culture depuis la base. Pour lui, les données ouvertes ne constituent pas une panacée pour les diffuseurs, mais font plutôt partie d’un changement culturel profond dans le cadre duquel les journalistes et les autres professionnels de la radiodiffusion collaborent de plus en plus étroitement avec les «geeks »qui favorisent des méthodes de travail fondées sur des plateformes et des données ouvertes.

ACCESSIBILITÉ PUBLIQUE

Les trois derniers domaines de collaboration potentiels de la liste présentée ci-dessus montrent comment les diffuseurs peuvent réellement apporter une contribution aux principes des données ouvertes en favorisant l’accessibilité. Si le mouvement pour les données ouvertes a réussi à séduire les experts des technologies, sa visibilité croissante lui vaut également des critiques, entre autres en ce qui touche le fait que les données ouvertes ne profitent qu’à ceux qui ont les compétences et les ressources requises pour les utiliser. En effet, il existe une grande différence entre donner accès aux données et rendre les données accessibles. Dans le second cas, on fait en sorte qu’autant de gens que possible disposent des connaissances, des compétences et des outils nécessaires pour analyser et comprendre les données. Les diffuseurs, en particulier ceux du secteur public, s’intéressent aux questions liées à l’accès et à l’accessibilité depuis plusieurs décennies.

Dans le secteur de la radiodiffusion publique, la question des données ouvertes et des normes ouvertes n’est  pas gagnée d’avance, mais on peut se réjouir que la discussion soit lancée.

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