D’où provient le financement des documentaires?

Photo Credit: Laura Lee Moreau via Unsplash

Lorsqu’il est question de financer un documentaire, plusieurs s’imaginent que les seules options disponibles sont les cartes de crédit, les emprunts auprès de la famille ou la générosité de son réseau de contacts. Des contacts qui, à la longue, risquent de sérieusement à songer à bloquer vos appels et textos…

Or, ce sont loin d’être les seules avenues à la disposition des documentaristes. Certes, elles ne sont pas à négliger, particulièrement pour ceux qui en sont à leurs premières armes dans ce genre. Toutefois, d’autres alternatives s’offrent à eux, chacune comportant son lot de risques et de bénéfices potentiels. Ces dernières ont fait l’objet d’une discussion à l’occasion de la Hot Docs Industry Conference à Toronto.

L’âge d’or du documentaire

Généralement limité aux festivals de films et à une ou deux fenêtres de diffusion, le documentaire s’est vu, depuis l’avènement des services de vidéo sur demande par abonnement, ouvrir les portes à de tout nouveaux auditoires – et de toutes nouvelles sources de financement. Ainsi, au cours des deux dernières années, pas moins de sept documentaires ont été vendus pour plus d’un million de dollars et même plus – du jamais vu. Or, lorsque des longs métrages documentaires comme Won’t You Be My Neighbor et RBG obtiennent des recettes au box-office de 22 millions et 14 millions de dollars respectivement, l’on peut aisément expliquer l’engouement pour le genre.

Un événement qui a fait couler beaucoup d’encre cette année lors du festival Sundance fut sans contredit la vente, pour la coquette somme de 10 millions de dollars, des droits de diffusion internationaux de Knock Down the House. Le documentaire se penche sur le nombre sans précédent de femmes au Congrès américain, particulièrement l’agitatrice
Alexandria Ocasio-Cortez.

D’autres documentaires ayant conclu des transactions dans les sept chiffres cette année incluent Sea of Shadows de NatGeo (3 millions de dollars), American Factory de Netflix (près de 3 millions de dollars), ainsi que l’acquisition par Hulu de The Untitled Amazing Johnathan Documentary (2 millions de dollars).

Au-delà des fonds publics

Il existe, en dehors des sources de financement et incitatifs fiscaux offerts par les institutions publiques au niveau fédéral et provincial, une variété d’autres avenues à considérer pour les documentaires. Toutefois, il importe d’évaluer pour chacune les risques et concessions potentiels – et d’acquérir les connaissances nécessaires pour maîtriser de nouveaux environnements

Hormis l’autofinancement et les fonds gouvernementaux, les principales options pour le financement de documentaires incluent:

  • Les investissements en capital
  • Le capital de risque
  • La participation en capital du coproducteur
  • Les prêts
  • La participation en capital du diffuseur
  • Le financement participatif

Lors de la conférence Hot Docs en 2019, il fut question des avantages et défis pour chacune de ces options. Le point de vue canadien fut exprimé par le cinéaste chevronné Bob Moore, de la boîte montréalaise EyeSteelFilm, alors que James J. Yi, producteur et réalisateur de documentaires primé à Sundance, y est allé du point de vue américain.

Transactions commerciales et obligations légales

Yi a d’emblée souligné les principales différences entre les modèles de financement canadiens et américains. Entre autres, lorsqu’on doit faire affaire avec des investisseurs privés, des obligations contractuelles lient les deux parties. «En fait, il s’agit d’une transaction commerciale comportant des obligations légales», a-t-il souligné. Moore y est allé de façon encore plus directe. «Votre maison pourrait être en jeu, donc les enjeux sont radicalement différents», a-t-il insisté.

En tenant pour acquis que, tout comme eux, la plupart des cinéastes ont la chance de posséder une maison, Yi et Moore ont procédé à une description de chaque catégorie de financement, incluant les risques, avantages et imprévus qui pourraient survenir en cours de processus.

Financement de docus: au-delà des fonds publics


Investissements en capital

Il s’agit d’un investissement privé n’étant donc pas coté en bourse. Les risques sont habituellement passablement élevés et, dans certains secteurs du moins, les bénéfices peuvent être substantiels. Habituellement, en ce qui a trait au financement de longs métrages, ce type d’investissement est considéré comme un crédit d’impôt visant à compenser le rendement sur d’autres capitaux investis.

Capital de risque
Il s’agit une fois de plus d’un investissement à haut risque, généralement associé aux entreprises en démarrage, où l’on vise davantage la croissance à long terme et un solide rendement sur le capital investi. Cette alternative est rarement privilégiée pour le financement d’un film. Il peut toutefois y avoir des exceptions. Par exemple, un long métrage de science-fiction pourrait rejoindre un public plus vaste que celui habituellement visé, et ainsi générer un important rendement sur le capital investi.

Participation en capital du coproducteur
Dans ce cas-ci, les investisseurs sont eux-mêmes des producteurs. Ainsi, comme ils travaillent dans l’industrie du cinéma, ils en maîtrisent les particularités et peuvent alors avoir des exigences spécifiques. Selon Yi, cette option «n’est pas recommandée à ceux qui veulent tout contrôler». Aussi, il peut s’avérer délicat d’octroyer la mention de producteur au générique à un producteur américain ou étranger, lorsqu’un film doit adhérer à des critères de financement canadiens.

Prêts
Il peut s’agir de prêts pour entreprises en démarrage, de prêts pour crédit-relais ou de prêts pour achèvement, entre autres. Tous dépendent de la façon dont ils peuvent être obtenus et du calendrier de production. Par exemple, un producteur pourrait utiliser, en guise de garantie, l’éventuelle vente des droits de diffusion du film. Comme il s’agit d’une entente contractuelle entre une institution financière et un producteur, ce dernier est légalement tenu de rembourser le prêt, et tout bien offert en garantie est à risque.

Participation en capital du diffuseur
Cette option s’applique lorsqu’un important télédiffuseur verse un droit de licence plus élevé pour le film et acquiert les droits de diffusion à l’international, plutôt que pour un ou deux marchés. Il est alors en mesure de diffuser le projet sur Netflix ou tout autre service de vidéo sur demande. « De façon générale, ce ne sont pas tous les droits qui sont disponibles pour les Canadiens, contrairement aux marchés européens, où il est possible de faire équipe avec un diffuseur comme CNN, par exemple », précise Bob Moore.

Financement participatif
Cette avenue de financement comporte plusieurs avantages et inconvénients dont il faut tenir compte. Comme le souligne James J. Yi, «cette option est en soi un séminaire complet». Certains cinéastes utilisent des plateformes telles Kickstarter ou Indiegogo lorsqu’un projet est à l’étape de développement et qu’on cherche à le faire connaître. D’autres vont plutôt privilégier des sites Web de financement pour boucler leur projet. Yi a d’ailleurs mentionné que plusieurs cinéastes ont sous-estimé le temps et les coûts requis pour remplir les obligations d’une campagne de financement participatif, ce qui les a contraints à devoir allouer des ressources déjà limitées.

 

En plus d’offrir un cours de base sur les options de financement disponibles pour les documentaristes, Yi et Moore y sont allés de divers conseils pour les producteurs, soulignant du même coup que certaines alternatives s’appliquent davantage aux modèles de financement américains que canadiens.

Leurs conseils incluaient notamment:

  1. Créez une compagnie distincte pour chaque film.
  2. Assurez-vous que votre entente contractuelle est basée sur une participation aux profits nets et non à l’entreprise elle-même ou à la propriété intellectuelle.
  3. Vos investisseurs doivent se limiter à leur rôle d’investisseur.
    —> À titre de courtoisie, certains cinéastes peuvent permettre aux investisseurs de visionner un montage de leur film. Toutefois, il importe de préciser, non seulement verbalement mais dans le contrat lui-même, que le cinéaste et les producteurs sont les seuls ayant le droit d’approuver la version finale du documentaire.
  4. Sachez gérer vos attentes. Précisez clairement ce à quoi vos investisseurs devraient s’attendre en retour de leur 50 ou 100 000$. Un partenariat? Un avantage fiscal? Une mention au générique?
  5. N’oubliez pas qu’au Canada, le financement public de documentaires impose les paramètres d’une entente contractuelle, contrairement aux États-Unis, où il est possible de distinguer entre un groupe d’investisseurs A et un groupe B, chacun ayant ses propres conditions, incitatifs et paramètres de remboursement.

Compte tenu de la panoplie de nouvelles avenues de distribution pour les documentaires, plusieurs croient que nous vivons un nouvel âge d’or pour ce genre de film. Aussi, même si les 22 millions de dollars générés par Won’t You Be My Neighbor relèvent davantage de l’exception que de la norme, des documentaires du genre peuvent désormais potentiellement rejoindre des auditoires beaucoup plus vastes que le permettent une distribution limitée en salles ou une brève fenêtre de diffusion. Il résulte de cette manne un nouvel élan d’enthousiasme pour la production de documentaires – et, du même coup, de nouvelles sources de financement. James J. Yi se dit optimiste quant aux possibilités pour les cinéastes. Il a tout de même rappelé au public de la conférence Hot Docs que le processus de financement d’un documentaire demeure complexe. «Si possible, privilégiez les investisseurs ayant une vision davantage philanthropique», a-t-il conclu.

Pour de plus amples renseignements sur les normes de l’industrie en matière de financement et de crédits pour la production de documentaires, consultez le rapport récemment publié par la DPA (Documentary Producers Alliance).

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