Eli Jean Tahchi, le cinéaste protecteur des marginaux

Crédit photo : Sandra Larochelle

Originaire du Liban et ancré à Montréal depuis 2011, Eli Jean Tahchi a réalisé plusieurs films (La cassette migrante, La femme migrante, Jours de rage) primés dans les festivals de cinéma généralistes et lgbtq+. Partisan d’un septième art  engagé, le cinéaste cherche à diffuser et protéger les histoires des minorités culturelles et sexuelles.

Cette posture artistique s’est développée dans la métropole québécoise. « En établissant ma vie ici, mon identité en tant qu’artiste était arabo-québécoise-lgbtq-citoyen du monde, dit-il en entrevue. Quand j’ai commencé à faire des films, surtout des documentaires, j’ai senti le devoir d’utiliser mon médium comme un pouvoir. »

Le pouvoir d’ébranler des certitudes en mettant en lumière des phénomènes culturels qui l’interpellent. « Par exemple, à mes débuts à Montréal, j’ai eu un choc en travaillant dans des commerces libanais et arabes : j’ai réalisé que certains membres des communautés culturelles montréalaises conservaient des mentalités plus anciennes que celles du Liban, qui changent peu à peu. Beaucoup de personnes lgbtq+ et arabes nées au Québec vivent en cachette ici. »

Cela dit, il ne prétend pas faire des films en détenant la vérité. « Je ne veux pas juger les gens. J’ai envie de créer un dialogue entre le documentaire et les spectateurs, pour qu’ils essaient de se mettre à la place d’un personnage pendant dix minutes ou deux heures, en voyant la vie à travers leurs yeux. »

Crédit photo : Sandra Larochelle

Avant de pointer sa caméra sur un sujet, Eli Jean Tahchi se demande s’il est la bonne personne pour raconter une histoire. « Parfois, la réponse est évidente : je suis un homme gai arabe qui vit à Montréal et j’ai quelque chose en commun avec le propos. »

Parfois, il peut s’identifier à des réalités proches de son vécu. « Je ne suis pas noir, mais j’ai expérimenté de la discrimination dans mon pays. À l’école, deux de mes amies et moi nous faisions intimider : moi parce que j’étais peut-être un peu efféminé, une parce qu’elle est noire et l’autre parce qu’elle est ronde. Chacun avait sa réalité, mais on subissait le même traitement, en raison de nos différences. »

Les histoires d’individus mis à l’écart le touchent tout spécialement. « J’ai envie de parler de tout ce qui est outcast, car je l’étais moi-même. J’étais différent des autres garçons. Je ne faisais pas de sport et je n’aimais pas les filles, alors j’étais toujours mis de côté. C’est pour ça que je m’intéresse à ces sujets. »

Une vision qui évolue

Si certaines expériences de jeunesse l’ont laissé en retrait, il savoure aujourd’hui les occasions de mener sa barque comme seul maître à bord. « Je scénarise et réalise, parce que je suis plus orienté vers le cinéma d’auteur. J’aime faire mes films et raconter mes histoires, sur ce qui m’entoure et m’interpelle. »

Se chargeant également du montage dans ses premiers projets, il se tourne désormais vers le travail d’équipe avec plaisir. « J’adore travailler avec d’autres artisans qui m’aident à concrétiser ma vision. »

Son point de vue sur l’art a d’ailleurs évolué avec les années. Né dans un village libanais qui ne possédait pas de cinéma, avant de déménager à Beyrouth avec sa famille à l’âge de six ans, Eli a reçu une caméra Super 8 en cadeau à la fin de l’adolescence. « Je filmais mes voisins et j’inventais des histoires comme les télénovelas mexicaines qui étaient très populaires au Liban. Je n’avais pas beaucoup d’amis. Contrairement aux garçons plutôt sportifs, je me retrouvais dans la musique, la danse, la photographie, la vidéo et le montage. »

Crédit photo : Sandra Larochelle

Lorsqu’il s’est inscrit au baccalauréat en production cinématographique et télévisée de l’Académie libanaise des beaux-arts, sa culture du septième art s’est élargie plus que jamais. « Je me souviens avoir été marqué par le cinéma expérimental. C’était nouveau pour moi de voir des films très symboliques et un peu bizarres. À l’époque, j’avais de la difficulté à écrire une histoire qui fonctionne selon les règles de la dramaturgie. »

Il a d’ailleurs eu un coup de cœur pour l’œuvre de Lars Von Trier. « J’aime comment il joue avec la figure de la femme et l’image du Christ. J’ai toujours été intéressé par le symbolisme et la théologie. Je suis chrétien de culture, et j’ai été très influencé par l’Église, mon village et mes parents pratiquants. »

À son arrivée au Québec en 2011, il s’ inscrit à l’Université de Montréal, afin de découvrir une nouvelle perspective sur son art. « Le Liban tourne autour de lui-même, avec les mêmes problèmes politiques, économiques et religieux. En tant qu’artiste, quand tu es pris dans cette spirale, tu as besoin de prendre du recul sur ton pays, ce qui t’entoure, ta vie et toi-même. »

Censurer le cinéma d’auteur

La censure étatique l’a également poussé vers l’exil. « Le gouvernement libanais lit les scénarios avant de les financer, et même s’il n’investit pas, il doit visionner ton film, en se réservant le droit de censurer des scènes, avant de permettre sa diffusion en salles. Il y a plusieurs thématiques taboues que je ne pouvais pas dénoncer dans mes films. »

Eli Jean Tachchi affirme que son pays d’origine  ne possède pas une industrie cinématographique solide. « En plus des problèmes de financement qui poussent les réalisateurs vers l’Europe en pré-production, c’est difficile de faire du cinéma d’auteur. Les Libanais sous-estiment leurs films et préfèrent les productions hollywoodiennes. »

Le jeune cinéaste a été séduit par la place accordée au cinéma d’auteur et au cinéma populaire au Québec, raison pour laquelle il a choisi de s’établir à Montréal, plutôt qu’à Toronto ou Los Angeles. Quatre ans après son arrivée, il a accepté une commande documentaire de l’organisme Helem, qui offre du soutien aux personnes lgbtq+ libanaises.

Durant sa préparation, il a assisté durant un an à leurs rencontres mensuelles. « C’est un processus particulier pour moi, car je suis une personne un peu introvertie. Je ne sors pas beaucoup. J’ai un cercle d’amis très petit et fermé. Mais, j’ai appris à connaître ces gens. De belles amitiés sont nées. On voit tout ça en regardant le film. »

On y découvre également les lettres que des personnes lgbtq+ arabes ont envoyé à Helem, ainsi que le témoignage d’Adib. « On cherchait depuis un an une personne prête à montrer son visage pour raconter son histoire, afin d’ajouter de la force au film. Adib m’a été référé par le producteur. Je l’ai invité chez moi le soir même. Il m’a raconté son vécu pour la première fois devant la caméra. Je l’écoutais, et je me suis laissé prendre par cette histoire. C’était la pièce manquante du film. »

Réalisateur lgbtq+

Quand on lui demande s’il a craint d’être identifié d’office comme une personne lgbtq+ en prenant part au projet, il répond d’emblée qu’il vivait bien avec cette association potentielle. Puis, il précise qu’il s’était déjà permis de réaliser une œuvre sur les femmes voilées, sans être un musulman, une femme ou une personne voilée. « Pour moi, la discrimination envers les femmes, les gais ou autre, ça reste une violation des droits humains. J’ai voulu parler de ce sujet, car ça m’intéressait, simplement. En tant que réalisateur, je n’ai pas besoin d’être identique à mon sujet pour en parler, même si je dois faire de la recherche pour me préparer. »

Crédit photo : Sandra Larochelle

Plus tard dans la discussion, il revient toutefois sur la question. « Oui, je me suis questionné sur les conséquences de réaliser un film sur la cause lgbtq+. Cependant, l’urgence de raconter ces histoires était plus beaucoup plus forte, quitte à mettre peut-être ma vie personnelle à risque, et que mes parents l’apprennent. Je ne suis pas out avec ma famille au Liban. »

La situation ne l’empêche pas de faire la promotion de ses œuvres sur les médias sociaux. «Peut-être que ma mère a vu la bande annonce de La cassette migrante. Mes films ont tourné dans les festivals lgbtq+ et mes parents le savent. J’avais besoin de raconter ces choses-là dans mon cinéma. »

En l’écoutant, on ne peut s’empêcher de lui citer une phrase du documentaire : « Je vis dans un pays que j’aime, mais qui me déteste ». Partage-t-il ce sentiment? « Cette phrase m’habite, mais pas au point que le pays me déteste. Beaucoup de mes amis au Liban me connaissent réellement. J’aime beaucoup ce pays. Mais malheureusement, je ne me vois pas vivre là-bas. C’est difficile quand tu viens d’un endroit où tu as de bons souvenirs, des amis et de la famille, mais où tu sens le besoin d’agir autrement pour être accepté. »

Crédit photo : Sandra Larochelle

S’exposer davantage

Ces jours-ci, il travaille sur un film qui le révélera sans doute dans toute son authenticité. Il y a quelques mois, lorsque l’ONF a lancé un appel de projets sur la pandémie, Eli Jean Tahchi a eu l’idée de montrer qu’on peut se sentir confiné de plusieurs façons : en ne parlant pas la langue d’un pays, en étant immigrant ou réfugié. Sans oublier les membres de la communauté lgbtq+ qui restent dans le placard.

Avant de donner la parole à divers intervenants, le cinéaste s’exprime sur le sujet. « Je me sens confiné, car je ne suis pas libre à 100%. Même si j’ai une très belle relation avec mes parents, j’ai peur de les perdre. Ils viennent du Liban, ils ont longtemps vécu dans un village et ils ne sont pas très ouverts d’esprit. Ici, je peux vivre ma vie comme je veux et je ne suis pas du tout confiné. Par contre, je crains pour notre relation. »

Il a ainsi ressenti le besoin de s’inclure dans le projet. « Parfois, j’ai plus de facilité à dire certaines choses dans un film que de les affirmer de vive voix. Je n’essaie pas de me cacher derrière le cinéma, mais jusqu’à présent, c’est à travers mes films que je suis plus à l’aise pour dépeindre certaines réalités . »

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Samuel Larochelle
Originaire d'Abitibi-Témiscamingue et résidant à Montréal, Samuel Larochelle est journaliste indépendant depuis 2012 pour plus d'une vingtaine de médias, dont La Presse, Les Libraires, Caribou, Elle Québec, Le Devoir, Fugues, Les Débrouillards, L'actualité, Nightlife, Échos Montréal et bien d'autres. Également écrivain, il a publié deux romans pour adultes (À cause des garçons, Parce que tout me ramène à toi), une trilogie de romans pour adolescents et adultes jeunes de cœur (Lilie l'apprentie parfaite, Lilie l'apprentie amoureuse, Lilie l'apprentie adulte), ainsi que des nouvelles littéraires dans sept projets collectifs (Treize à table, Comme chiens et chats, Sous la ceinture - Unis pour vaincre la culture du viol, Les nouveaux mystères à l'école, etc.). Il est producteur et animateur du Cabaret des mots de l'Abitibi-Témiscamingue, qui s'est produit en tournées régionales dans plusieurs villes lors de ses quatre premières éditions entre septembre 2019 et septembre 2020. Il travaille présentement à l'écriture d'un nouveau roman pour adultes, à l'édition de deux projets de poésie hybride, au développement d'une série télé et à la rédaction de la biographie d'un politicien et à celle d'un chanteur qui seront respectivement publiées en 2021 et 2022.

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