Everyday Rebellion: Désobéissance civile via le transmédia

Imaginez la situation : vous découvrez que les élections démocratiques nationales de votre pays ont été truquées. Vous voudrez sans doute participer aux manifestations qui auront lieu à coup sûr. Mais que ferez-vous si votre famille est en exil et que vous n’avez d’autre choix que d’assister aux événements à distance? Ce sont les circonstances dans lesquelles se sont trouvés deux frères, Arash et Arman T. Riahi, après les élections de 2009 en Iran.

Le soulèvement civil iranien a été la première rébellion « horizontale » au Moyen-Orient. En l’absence d’un véritable leader ou d’une stratégie clairement définie, et dans le contexte d’un étouffement complet des médias, des citoyens se sont mis à diffuser eux-mêmes dans le monde de l’information sur la situation politique de leur pays, transformant ainsi leurs portables en stations de radio et de télévision personnelles. Bien décidés à se joindre au mouvement de protestation même s’ils ne pouvaient se rendre sur place, les frères Riahi ont conçu un film dont l’histoire serait racontée grâce à des reconstitutions et à du contenu généré par les utilisateurs. Avec l’avènement du printemps arabe, cependant, ils ont compris que le film ne porterait plus seulement sur la situation politique en Iran : il s’agirait désormais d’une initiative mondiale.

Everyday Rebellion s’intéresse à la désobéissance civile et aux formes de protestation non violente. C’est également le moyen que les frères Riahi ont trouvé pour mener leur propre protestation politique. Dès le début, le concept de base comprenait un plan multiplateforme, qui servirait de mécanisme pour relier les différents mouvements mondiaux comme Occupy, le groupe Femen et les mouvements syriens non violents. « Nous nous sentions comme des pionniers, dit Arash, le producteur du projet. En tant que réalisateurs, nous avions des idées, mais nous ne savions pas si elles tiendraient la route. En concevant le film, nous entendions donner des instructions (des conseils et idées sur la protestation), qui elles-mêmes influenceraient l’œuvre. »

Si le film explore les nouvelles formes de protestation non violente qui sont utilisées dans le monde pour renverser les dictatures et dénoncer les grandes sociétés, la plateforme en ligne sert de manuel d’instructions pour réaliser des changements, par l’entremise des courts métrages des deux frères, des contributions des activistes, des articles et des guides. En réalisant le film, les frères ont travaillé sur le concept de la plateforme avec l’entreprise allemandePlural. Certaines des sections du site Web ont été planifiées, mais on lui a aussi donné l’occasion de se développer naturellement – un facteur souvent négligé par ceux qui conçoivent des histoires qui font intervenir le public. Les deux frères ont vendu à ARTE Creative 20 courts métrages (dont certains figurent dans le film) pour la somme de 1 000 € (1 494 $) chacun, ainsi que 10 portraits d’activistes arabes. Le reste du budget de 60 000 € (89 635 $) de l’impressionnante plateforme provient du Fonds des nouveaux médias de l’Autriche. La plateforme en ligne a aussi permis de recueillir des fonds pour le documentaire maintes fois primé, qui a été réalisé avec un modeste budget de 450 000 € (672 263 $) et lancé plus tôt cette année.

LES PROBLÈMES ENTOURANT LA POLITIQUE

Il n’est jamais simple d’obtenir des fonds pour un projet centré sur la politique, et le fait de travailler avec du contenu généré par les utilisateurs a amené des problèmes supplémentaires. Les frères Riahi ont donc dû se pencher sur les questions particulières à ce projet associées aux droits, à la sécurité des contributeurs et à la longévité.

En tant que radiodiffuseur de service public, ARTE Creative a été contraint de se distancier du mot « protestation », d’où le titre « Creative Resistance » (« Résistance créative ») affiché sur son site Web. L’orientation de la plateforme d’ARTE a aussi changé légèrement de façon à mettre en relief les aspects créatifs plutôt que politiques de l’activisme. Même s’il se consacre désormais au documentaire, le journal britannique The Guardian n’a pas pu s’associer au projet : on a jugé que ce sujet politique pourrait se révéler incendiaire.

Au moment de créer la plateforme, il est aussi devenu évident que la question des droits relatifs au contenu généré par les utilisateurs posait des difficultés, et que les contributeurs d’images s’exposaient à de véritables risques. À eux seuls, ces deux facteurs ont nécessité de nombreuses heures de travail supplémentaires : le matériel des contributeurs, qui totalisait 1 400 heures, devait être organisé et les droits devaient être vérifiés. Parallèlement, on a sécurisé chaque téléversement grâce au protocole de cryptage SSL pour protéger le plus possible l’anonymat des contributeurs.

LES AVANTAGES L’EMPORTENT SUR LES DIFFICULTÉS

« Nous échangeons constamment avec notre public au moyen de la plateforme, explique Arash. Nous constatons le respect des gens et voyons à quel point le projet a aidé la population. » Récemment, des activistes en Syrie ont demandé la permission de traduire en arabe les clips de l’activiste serbe Srdja Popovic. Les vidéos traduites sont maintenant utilisées par les activistes clandestins sur place et sont partagées dans des endroits comme Kiev, ainsi qu’en Turquie ou en Érythrée.

Everyday Rebellion est une exception : la plupart des histoires ont une fin, mais celle-ci n’en a toujours pas. C’est pourquoi on doit continuer à financer la plateforme. « Les gens pensent que la plateforme est terminée, mais il nous faut encore des fonds pour créer et organiser le nouveau contenu », explique Arash. Une des façons originales trouvées pour rassembler les 3 000 € (4482 $) nécessaires tous les mois au fonctionnement de la plateforme comprend une application mise au point par l’entreprise berlinoise Honig Studios, avec un financement de Medienboard Berlin-Brandenburg. Utilisant certains éléments du film, l’application permet aux utilisateurs d’ajouter des slogans à des graffitis qu’on peut peindre « virtuellement » sur n’importe quel édifice, de la Maison-Blanche au palais de Buckingham. Grâce à cette application, on créera une galerie d’images virtuelles qui durera éternellement – contrairement aux véritables graffitis. On envisage aussi de recourir au financement participatif, et des donspeuvent être faits directement sur le site Web.

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