Financement de studios de jeux: le bon investisseur à la bonne étape

Dans le cadre de notre exploration d’options de financement propres à des projets spécifiques en jeux vidéo, nous nous tournons maintenant vers le monde du financement d’entreprises par fonds propres, où les investisseurs misent sur votre capacité d’accroître la valeur de votre studio à long terme.

Alors que des éditeurs financent des jeux depuis les débuts de l’industrie du jeu vidéo, les communautés plus traditionnelles d’investisseurs « providentiels » (ou angels, en anglais) et d’investisseurs en capital-risque en sont relativement à leurs débuts dans cette industrie. Nous entendons sans cesse parler de studios qui reçoivent des millions de dollars en financement d’investisseurs en capital-risque. Et ça finit parfois par totaliser de grosses sommes (par exemple, le récent investissement de 1,25 milliard de dollars américains dans Epic Games)!

Photo: Fortnite

Donc, lorsque des développeurs de jeux partent à la quête d’investissements, il s’agit souvent d’investisseurs en capital-risque et d’investisseurs providentiels qui sont dans leur mire. Cependant, ces investisseurs forment une partie critique d’une catégorie plus vaste d’investisseurs qui financent des entreprises. Ils n’investissent pas dans des projets au même titre que des éditeurs le feraient normalement. Ainsi, des investisseurs « corporatifs » prennent des participations dans votre studio (c.-à-d. qu’ils achètent des actions), devenant ainsi des partenaires à long terme de celui-ci.

Cela étant dit, lorsque vous acceptez un investissement sous la forme de fonds propres, vous ne cédez pas pour autant le contrôle de votre entreprise. Oui, les investisseurs acquièrent certains droits et se voient conférer un droit de vote à la hauteur du nombre d’actions qu’ils détiennent, mais ils investissent généralement dans la direction de l’entreprise et n’ont aucun intérêt à prendre le contrôle de l’entreprise. Il en demeure néanmoins que bien négocier votre convention d’actionnaires est un des gestes les plus importants que vous poserez pour assurer la prospérité de votre entreprise à long terme.

Investir pour atteindre des objectifs de croissance

En leur qualité de copropriétaires des actions de votre studio, les investisseurs de fonds propres se soucient d’abord et avant tout d’accroître la valeur de ces actions au fil du temps. Oui, ils veulent soutenir une équipe fondatrice inspirante. Oui, ils veulent vous aider à changer le monde. Oui, ils veulent vous voir réussir à créer quelque chose d’innovateur et de révolutionnaire. Cependant, ils cherchent ultimement à générer un rendement intéressant sur leur investissement, ce qui n’est possible que s’ils réussissent à revendre leurs actions à un prix beaucoup plus élevé que le prix auquel ils les avaient payées.

D’une manière générale, les investisseurs de fonds propres cherchent à soutenir des entreprises ayant le potentiel de se développer à très grande échelle et à enregistrer une croissance exponentielle. C’est tout simplement ainsi qu’ils font leurs calculs lorsqu’on sait que la plupart des investisseurs se constituent un portefeuille d’entreprises et que la plupart de ces entreprises sont vouées à l’échec. Donc, les rares entreprises qui réussissent doivent réussir dans une mesure telle à compenser toutes les autres ayant échoué.

Il est vital de comprendre que, si vous ne travaillez pas sur des projets qui sont très évolutifs ou relevant d’un modèle d’entreprise capable de générer une croissance exponentielle, il est clair que vous perdez votre temps à parler à des investisseurs « corporatifs ». Cela ne signifie pas nécessairement que vous pouvez vous limiter à des jeux gratuits ou des jeux comme services, ce sont les applications les plus courantes dans le marché d’aujourd’hui.

Le financement par fonds propres n’est pas « supérieur » au financement de projets et vice-versa. Ce sont simplement différentes formes de financement qui conviennent mieux à différents types d’occasions. Lisez notre récent article sur le financement de projets de jeu pour plus de détails sur cet aspect du financement.

Sources de financement par fonds propres

Maintenant, en supposant que vous avez une occasion évolutive, voici des sources courantes de financement des entreprises:

Investissement « en travail »
Vous et vos cofondateurs êtes toujours les premiers à investir dans la compagnie. L’investissement prend rarement la forme d’argent, mais plutôt la forme d’heures de travail sous-rémunérées ou non rémunérées, d’efforts, d’expertise, de contacts et ainsi de suite (autrement dit, votre sang, votre sueur et vos pleurs). Aussi, c’est ainsi que les cofondateurs gagnent habituellement leur part initiale de l’actionnariat.

Amis, membres de la famille et passionnés
On qualifie souvent cette catégorie d’« argent du cœur », car seuls les gens qui vous aiment seraient assez fous pour investir dans votre entreprise. Il y a un équilibre délicat à maintenir entre votre confiance en votre succès et les risques que vous prenez avec les économies d’êtres chers. Cependant, les investisseurs subséquents le verront souvent comme un signe positif.

Accélérateurs et incubateurs
Il existe des centaines d’accélérateurs et d’incubateurs sur la planète qui s’offrent comme mentors de votre entreprise en démarrage, fournissent de l’encadrement en entrepreneuriat, vous mettent en contact avec des partenaires clés et – idéalement – vous apportent du financement. Malheureusement, très peu d’entre eux s’engageront dans un studio de jeux ou possèdent l’expertise ou le réseau nécessaire pour y apporter une contribution pertinente. Par conséquent, agissez avec circonspection.

Financement participatif en capital
Moins courant que le financement participatif par récompenses que proposent des plateformes comme Kickstarter et Indiegogo, le financement participatif en capital offre aux investisseurs une part réelle de votre entreprise. Comme c’est un outil servant à solliciter des investissements dans des paris très risqués, le financement participatif en capital est très réglementé et n’est pas nécessairement légal dans tous les pays.

Investisseurs providentiels (ou angels)
Un investisseur providentiel est une personne bien nantie qui investit son argent personnel. En général, c’est une personne qui juge être en mesure d’apporter de la valeur et de la sagesse au-delà de simplement libeller un chèque. Par conséquent, les investisseurs providentiels investissent souvent dans des industries où ils ont déjà remporté du succès (et dont ils ont de l’expertise et des connexions, etc. qu’ils peuvent partager). Souvent, dénicher un investisseur providentiel n’est pas une mince tâche, car ces investisseurs n’ont pas tendance à « se révéler » ou à exploiter un site Web. Dans certains cas, ils peuvent être membres d’un réseau ou d’un groupe municipal ou régional d’investisseurs providentiels, ce qui facilite le travail de recherche. Hélas, trouver un investisseur providentiel convenable requiert souvent de profondes connexions personnelles et un travail sans relâche.

Investisseurs en capital-risque
Les investisseurs en capital-risque sont des investisseurs professionnels et des gestionnaires de fonds. Contrairement aux investisseurs providentiels qui investissent leur argent personnel, les investisseurs en capital-risque concentrent de plus grands investisseurs (des « sociétés en nom collectif » ou SENC) en fonds qu’ils investissent en leur nom. Nombre de célèbres sociétés d’investissement en capital-risque se trouvent à Silicon Valley, bien que vous puissiez en trouver un peu partout dans le monde. Ce sont habituellement des sociétés bien gérées par des professionnels. Ils exploitent des sites Web et assistent souvent à des présentations de vente et à des activités mettant en vedette des entreprises en démarrage. Le défi que doivent relever les développeurs de jeux est le suivant: nombre d’investisseurs en capital-risque n’ont pas tendance à investir dans l’industrie du jeu, car ils la jugent trop risquée et en connaissent peu sur les complexités opérationnelles reliées à la gestion efficace d’un studio de jeux.

Fonds à capital de risque
Il arrive souvent que de grandes sociétés, qui sont en fait des investisseurs stratégiques, gèrent un fonds d’investissement interne qui leur permet d’investir dans des entreprises intéressantes/innovantes qui sont pertinentes à leur propre secteur d’activités. Bien que la prise de saines décisions financière demeure fondamentale, la priorité de conclure une entente est axée davantage sur le potentiel en matière de valeur stratégique. Un exemple serait si le fonds à capital de risque d’Intel investissait dans une entreprise en démarrage cherchant à réaliser des percées en informatique quantique. Nombre de grands éditeurs, notamment en Asie, ont adopté une approche agressive aux investissements stratégiques de capital de risque allant au-delà des contrats d’édition normaux.

Sur le plan technique, un premier appel public à l’épargne (PAPE) est aussi une façon pour vous de vendre vos capitaux propres par l’intermédiaire d’un marché boursier public (par exemple, le NASDAQ). Cependant, des PAPE sont généralement lancés bien après la démonstration du succès d’un projet et cette réalité va bien au-delà de la portée de cet article.

Une importante nuance à garder en tête est celle-ci: ce ne sont pas tous les investisseurs de fonds propres qui prennent des participations d’entrée de jeu. Souvent, dans le cas d’investissements moindres ou plus précoces, ça prend la forme d’un titre de créance convertible. Essentiellement, il s’agit d’un prêt qui est remboursé en fonds propres à l’échéance. Ça sonne plus compliqué que ça l’est en réalité. Le principal avantage est que ça vous permet de recevoir du financement tôt dans le processus alors qu’il vous est difficile d’établir une valeur ou un prix tangible pour vos actions.

Le choix de la source en fonction du cycle de vie

Maintenant que nous nous sommes familiarisés avec les principales catégories de financement par fonds propres, nous devons tenir compte des moments idéaux pour avoir recours à chaque source en fonction d’où se situe votre entreprise dans son cycle de vie. Malheureusement, il ne vous sera pas possible de mettre la main sur un grand sac d’argent quand bon vous semblera. Il est donc fondamental que vous connaissiez le meilleur moment où faire appel à chacune des sources.

Le graphique ci-dessus illustre le cycle de vie d’un studio de jeux hypothétique et ses revenus au fil du temps (la ligne bleue). Initialement, la ligne bleue plonge sous zéro, en territoire négatif, car le studio dépense de l’argent qu’il n’a pas pour développer des jeux sans générer de revenus initiaux. Ensuite, à mesure que la ligne bleue remonte, le studio encaisse des revenus et finit par franchir le seuil de rentabilité (soit l’axe horizontal). C’est à partir de ce moment que le studio commence à générer des profits. Le synchronisme de ce cycle est très variable et dépend de la taille de l’équipe, de l’échelle de production, du modèle d’entreprise, de la plateforme, etc. Ainsi, tout pourrait se dérouler en l’espace de quelques semaines si vous développiez le prochain succès de type Flappy Bird en l’espace d’un week-end. Ou encore, le cycle pourrait s’étendre sur quelques années si vous travailliez sur le prochain grand jeu en ligne massivement multijoueur (MMO).

À vos débuts, l’argent « du cœur » représente habituellement la seule option viable. Par argent du cœur s’entend des montants relativement petits qui vous aident à démarrer et vous permettent de faire avancer votre projet ou entreprise suffisamment pour convaincre des investisseurs providentiels (IP dans le graphique) d’y injecter des fonds à leur tour. Il arrive rarement que des investisseurs providentiels investissent dans des idées seules; habituellement, ils exigent quelque chose de plus tangible en échange (par exemple, un prototype, un produit minimalement viable ou une quelconque autre forme de traction initiale).

Les investisseurs providentiels ont les moyens d’investir des montants plus élevés et, plus important encore, ils mettent leur sagesse à contribution pour vous aider à faire progresser votre entreprise. Dans un monde idéal, ils connaissent aussi des investisseurs en capital-risque de démarrage (ICRs de démarrage dans le graphique) et peuvent donc vous venir en aide à ce stade du financement. Fort du progrès que vous avez réalisé et de la traction que vous avez gagnée auprès de votre investisseur providentiel, vous pourrez alors approcher des investisseurs en capital-risque de démarrage pour leur solliciter des fonds.

Fait important, les investisseurs de ces trois catégories (amis/membres de la famille/passionnés, investisseurs providentiels et investisseurs en capital-risque de démarrage) se manifestent avant même que vous n’ayez fait la démonstration que vous êtes en mesure de réaliser un profit. Ces investisseurs prennent de plus grands risques sur la base de la vision de l’entreprise et du pedigree de l’équipe. C’est aussi à ce stade-ci que des incubateurs et des accélérateurs entrent en jeu (soit avant qu’un projet ne commence à être rentable). Bien que chaque programme soit très variable, ces programmes semblent tous être les plus utiles quelque part entre les amis/membres de la famille et les investisseurs providentiels.

Enfin, une fois qu’une entreprise a fait la démonstration qu’elle est capable de générer des niveaux de profits constants, il devient alors possible d’approcher des investisseurs en capital-risque dits « normaux » pour alimenter ce succès initial. En effet, l’arrivée dans le portrait d’investisseurs aux reins beaucoup plus solides vous assurera une croissance nettement plus élevée pendant les phases de rentabilité élevée.

Maintenant, malgré tous ces scénarios « types », tout est possible lorsque vous bénéficiez de certains avantages indus (par exemple, votre tendre moitié vient de gagner à la loterie ou encore le directeur créatif de Fortnite décide de démarrer un nouveau studio). Si ce n’est pas votre cas, alors inspirez-vous de la chronologie présentée ci-dessus.

Un mot concernant le montant du chèque

Gardez à l’esprit que, à mesure que les montants reçus en financement augmentent (atteignant parfois des dizaines, voire des centaines, de millions de dollars), plus l’entreprise fait ses preuves. Les investisseurs qui arrivent dans le portrait à un stade postérieur signent des chèques plus élevés et assument ainsi moins de risque et d’incertitude. En fait, ce sont vos amis et vos proches qui vous ont signé de petits chèques de quelques milliers de dollars dans un contexte de grande incertitude qui ont pris les plus grands risques et qui sont les moins susceptibles de réaliser un rendement sur le capital qu’ils ont investi.

Aussi, en règle générale, plus le montant du chèque est petit, plus l’investisseur est près de vous sur le plan relationnel et sur le plan de la proximité géographique. Il est possible que les amis et les membres de la famille ayant investi dans votre projet vivent sous le même toit que vous. Fondamentalement, les investisseurs providentiels préfèrent investir là où ils vivent. D’abord, cela leur permet de participer plus activement, d’assister aux réunions du conseil, de prendre un café avec les fondateurs, de mettre le prototype à l’essai. etc. (sans le coût et le fardeau de prendre l’avion chaque fois). Ensuite, les investissements transfrontaliers peuvent être extrêmement coûteux (par exemple, besoin accru de conseils juridiques et fiscaux, traduction de documents, etc.) au point de dépasser les montants réellement investis. À mesure qu’un projet s’approche des stades de croissance, le monde s’ouvre.

Si vous en êtes encore aux stades précoces de votre entreprise, avant de commencer à dégager des profits, recherchez des investisseurs plus près de vous. Mise en garde: si vous sautez dans un avion pour vous rendre de l’autre côté du globe, dans de véritables foyers d’investisseurs providentiels et d’investisseurs en capital-risque comme Silicon Valley ou Tel-Aviv, vous recevrez fort probablement ceci en réponse à votre demande de financement: « C’est un beau projet, mais revenez me voir quand il sera plus avancé ».

Clore la ronde

Le financement d’une entreprise est rarement le résultat d’une initiative unique. Rares sont les investisseurs qui seront prêts à financer votre budget total sur la base d’une présentation initiale. Au contraire, le processus de financement est un processus continu (et parfois éternel) marqué par une présentation, la clôture d’une ronde de financement et l’utilisation des fonds recueillis pour réaliser de nouveaux progrès. C’est ensuite ce progrès qui vous permet d’améliorer l’histoire avant de reprendre le processus du début. Viennent ensuite les profits…

Dans ce sens, le rallye est une bonne métaphore de la levée de fonds: on se rend de point de contrôle en point de contrôle et on fait le plein de suffisamment de carburant et de ressources pour survivre jusqu’à l’arrivée au prochain point de contrôle, où – du moins on l’espère – des adeptes et des partenaires attendent pour prêter main forte. Du début à la fin, on consulte la carte et on s’organise pour contourner les obstacles dans des conditions qui sont mises à jour continuellement.

Heureusement, nous ne sommes pas seuls dans cette course et nombre de personnes y ont pris part avant nous, même si ça n’a pas nécessairement été sur le terrain des jeux. Pourtant, vous avez accès à d’innombrables ressources, vidéos, événements et billets de blogue en provenance du monde des entreprises en démarrage pour vous donner un élan. Pensons d’emblée à Art of the Start de Guy Kawasaki ou encore à Venture Deals de Brad Feld.

Au plaisir de vous croiser à la ligne d’arrivée!

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