Flip l’algo se bat sur tous les fronts

Les créateurs de Flip l’algorithme n’ont pas une mince tâche. En plus de produire du contenu multiplateforme pour les téléspectateurs âgés de 9 à 12 ans, souvent décrits comme la tranche d’âge la plus difficile à atteindre, l’équipe de l’émission diffusée à TFO doit contribuer à la coolitude du français dans un contexte minoritaire.

D’abord connue sous le nom de Mission Flip, avant d’être renommée Flip puis Flip l’algorithme, l’émission est aussi passée d’une quotidienne diffusée en direct à un rendez-vous hebdomadaire. «Avant, on s’adressait aux 13-17 ans avec une émission en mode talk-show, explique la productrice Fabienne L’Abbé. Quand on a choisi de s’adresser aux 9-12 ans, une fois par semaine, on a voulu créer quelque chose au look plus léché, tape-à-l’œil et plus rythmé.»

Un rythme qui convient particulièrement à une génération ayant grandi à une époque où leur attention est constamment (sur)sollicitée. Bref, les créateurs doivent réfléchir aux jeunes Franco-Ontariens jour après jour et ils ne cachent pas que le défi est énorme. «Entre la personne que tu es à 9 ans et celle que tu deviens à 12 ans, il y a un monde de différences, s’exclame l’animateur Pascal Boyer. Si je me réfère à mon expérience, je jouais encore dans un carré de sable à 9 ans, alors que je débutais mon exploration sexuelle à 12 ans!»

Ils doivent donc créer du contenu destiné aux 9 ans sans ennuyer les 12 ans et du contenu pour les 12 ans sans que les 9 ans se sentent intimidés par la nature du sujet. Heureusement, la curiosité des jeunes de cet âge est énorme. «Entre 9 et 12 ans, ils sont dans une quête pour qu’on leur explique comment vivre, illustre la rédactrice en chef de l’émission, Marie-Josée Houle. Ils sont super allumés et ils comprennent plein de choses. Ils sont tellement exposés à l’information aujourd’hui qu’ils sont plus allumés que certains l’imaginent.»

Au programme: chroniques, capsules humoristiques, chansons, vox pop, tutoriels, parodies, etc. L’ancêtre de l’émission a d’ailleurs vu certains segments déposés sur les réseaux sociaux devenir viraux.

Justin Trudeau vs Donald Trump (1,9 million de vues sur YouTube)

Céline Dion reprend les succès de l’été (près de 100 000 vues sur YouTube)

Justin Bieber ruine Pâques (95 000 vues sur YouTube)

Cependant, le méga succès de la vidéo de Trudeau contre Trump laisse un souvenir en deux teintes aux créateurs. «Cette vidéo, on l’aime et on la déteste à la fois, affirme Mme L’Abbé. C’est impossible de reproduire une viralité comme ça. On l’a lancée au bon moment, quand Trump venait d’être élu. La tempête parfaite s’est produite. C’était une question de chance. Mais on ne peut pas espérer le même résultat chaque fois.» Sa collègue renchérit. «Si on savait ce qui fonctionne à coup sûr sur les réseaux sociaux, ce serait beaucoup plus facile de créer du contenu et on ferait toujours la même chose pour que ça devienne viral», explique Mme Houle.

L’équipe n’entend pourtant pas délaisser les parodies. «Lors de la dernière saison, on a flippé une chanson de Post Malone en chanson sur l’hygiène corporelle, se rappelle la productrice. On a aussi utilisé I Love It de Kanye West, une chanson que les jeunes chantent beaucoup et qui est remplie de paroles irrespectueuses envers les femmes. On a reproduit le clip après avoir flippé la chanson en français avec des paroles qui auraient dû être dites sur les femmes.»

Dans tous les cas, l’humour est très apprécié des jeunes. «Quand on fait la parodie absurde et hilarante d’une chanson connue, on sait que ça les accroche, explique la rédactrice en chef. C’est vraiment par l’humour qu’on va les chercher, même dans nos entrevues et nos reportages. Ce n’est pas pour rien qu’il y a un sketch dans chaque épisode.»

Alors que plusieurs segments visent le divertissement, d’autres abordent des questions scientifiques ou des enjeux sociaux. Comme la décision d’Air Canada de respecter les personnes non binaires en s’adressant à leurs clients de façon non genrée. «Les jeunes sont exposés à ça sans tout comprendre, souligne Mme Houle. Si un sujet se rend à leurs oreilles dans les médias ou à la table à manger en famille, on peut l’aborder.»

La force des réseaux sociaux

Quiconque produit une émission pour les préadolescents doit être conscient de l’extrême importance des réseaux sociaux dans leur vie. «Flip l’algo a été construite en s’inspirant de l’algorithme de YouTube, explique Fabienne L’Abbé. Notre émission est séparée en segments qui peuvent être visionnés de façon indépendante sur les réseaux sociaux, mais on utilise aussi un hashtag pour lier les capsules d’une émission.» Et c’est sans oublier que l’animateur Pascal Boyer affiche réellement quelque chose – une photo, une vidéo, une story, etc. – sur les réseaux sociaux pour donner envie aux jeunes de les consulter, au début de chaque émission.

Animations scolaires

La plateforme créée par Mark Zuckerberg est néanmoins utilisée pour atteindre les adultes: anciens téléspectateurs, parents, enseignants, animateurs à la vie culturelle. L’importante communauté Facebook de Flip a permis à l’équipe de joindre plusieurs écoles pour organiser des formations sur le facteur «cool» du français. «Le problème de l’insécurité linguistique se vit au quotidien dans les communautés fancominoritaires, explique Fabienne L’Abbé. Quand on visite les écoles, on veut leur donner des outils et leur redonner confiance. On leur présente des exemples du contenu de Flip qui leur ressemble pour leur donner envie de nous regarder et leur expliquer qu’on est leur porte-voix. Il faut faire un gros travail de terrain pour qu’ils apprennent à nous connaître.»

La concurrence ne vient pas tant des émissions francophones produites au Québec, mais de la mer anglophone du Canada anglais, des États-Unis et du reste du monde, puisque les Franco-Ontariens sont particulièrement exposés à la télévision, à la musique et aux réseaux sociaux en anglais. Étant donné que TFO est un réseau télé financé par le ministère de l’Éducation de l’Ontario, les émissions doivent faire la promotion d’un français de qualité sans rebuter les téléspectateurs pour autant. «On ne veut pas que la façon de parler des jeunes soit considérée comme des erreurs, dit Marie-Josée Houle. On se permet des expressions et des anglicismes pour qu’ils s’y retrouvent. Et on tient à présenter une diversité d’accents, sans oublier les jeunes francophones issus de la diversité culturelle. On les inclut dans la gang. On pense à eux pour les vox pop et dans le choix des noms de personnages de nos sketches.»

Une question de ton

Le choix des mots est aussi important que le ton de l’animation. À ce sujet, Pascal Boyer se sent bien outillé. L’animateur et comédien, que les téléspectateurs de TFO ont vu dans Moitié Moitié et Motel Monstre, a fait d’innombrables visites dans les écoles de la province au cours des dernières années. «Cette proximité avec le public est un grand avantage pour trouver le ton, dit-il. Je me garde au courant de ce qui est considéré comme cool et des mots que les jeunes ajoutent à leur vocabulaire. J’intègre ces codes dans mon style d’animation.»

Afin de trouver un point commun pour atteindre la diversité de jeunes âgés de 9-12 ans, il se positionne comme un grand frère qui les fait rire et à qui ils pourraient se confier. «Les jeunes ont soif d’authenticité et de relations vraies. Je ne peux pas tomber dans le personnage, car ils n’accrocheront pas.»

Aujourd’hui âgé de 29 ans, il se dit conscientisé aux luttes des Franco-Ontariens depuis longtemps. «J’ai été dans leurs souliers. J’ai fait tout mon secondaire en Ontario. Quand tu vas à l’école francophone à Thunder Bay, c’est en soi un geste politique. Il y a un devoir qui vient avec ça et qu’on te rappelle constamment. En milieu scolaire, le français devient soit une obligation soit une punition si tu parles en anglais ou si tu prends des raccourcis anglophones. Avec Flip, on veut faire en sorte que le français soit cool en créant des occasions où les jeunes ont du fun et qui se passent en français.»

Pascal Boyer a succédé à Philippe Lacroix, un animateur-comédien-chanteur originaire du Québec. Lorsque le temps de le remplacer est venu, Fabienne L’Abbé a eu un choix à faire. «Je reçois une fois par mois des courriels de Québécois qui veulent collaborer à l’émission. Le Québec est une source inépuisable de talents, mais je trouve ça important de prioriser les communicateurs ontariens. J’ai une responsabilité envers mon public et envers mon industrie. Par contre, des Pascal Boyer, il n’y en a pas beaucoup. Ça prend des émissions comme Flip avec des Franco-Ontariens pour inspirer les jeunes.»

La prochaine saison de Flip l’algorithme sera diffusée en ondes à compter de janvier 2020.

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