INTIME CONVICTION : Étude de cas d’une expérience transmédia immersive réussie

[Text in picture: PERSONAL CONVICTION - What if you held a man’s destiny in your hands? - Participate in the experience at intimeconviction.arte.tv] After Cinemacity and Type: Rider, ARTE is launching its latest bi-media project on February 10, this time entirely fiction... or almost: the project follows a police investigation on television, and recreates the trial online.

Deux points de vue, deux médias, une seule histoire

Tout commence par un décès, celui de Manon Villers, épouse du médecin légiste Paul Villers (interprété par Philippe Torreton). Après que l’affaire ait été classée en tant que suicide, la police rouvre le dossier à la demande des parents de la victime et l’affaire est confiée à l’inspectrice Judith Lebrun. Le téléfilm de 90 minutes raconte cette enquête policière et se conclut par l’arrestation de Paul Villers. Il sera diffusé sur les ondes d’ARTE à heure de grande écoute le vendredi 14 février.

L’expérience aura déjà commencé quelques jours plus tôt sur le site http://intimeconviction.arte.tv/fr/. Sous la forme d’une websérie de 35 modules tournés en multi-caméra et publiés quotidiennement pendant trois semaines, le téléspectateur pourra suivre le procès de Villers presqu’en temps réel.

Le spectateur pourra écouter les témoins, parcourir les pièces à conviction (y compris des extraits du téléfilm accessibles librement en ligne pendant les trois semaines de l’expérience) et choisir de visionner les modules selon l’un des six angles de vue proposés, grâce au lecteur vidéo interactif développé pour l’occasion par l’agence Supergazol. Entre chaque module vidéo, le spectateur pourra lui-même donner son « intime conviction » et la confronter à celle des autres internautes jusqu’au prononcé du verdict.

Capture d’écran du site intimeconviction.arte.tv

Binaire en apparence, le dispositif est diablement efficace; l’équipe du pôle Web d’ARTE y travaille depuis près de trois ans, main dans la main avec l’unité Fiction de la chaîne et la société Maha Productions. Sur un budget global de 2,4 millions d’euros, environ 600 000 euros ont été affectés au volet Web de l’expérience.

Tout l’enjeu fut « de faire oublier le dispositif » résument Alexander Knetig et Marianne Levy-Leblond, tous deux d’ARTE Web. « L’interactivité a été pensée pour ne pas sortir l’internaute de l’histoire. Au début, le téléfilm était considéré comme le point de départ de notre histoire, mais au bout du compte, en choisissant de lancer d’abord le volet Web du projet [le 10 février], il apparaît désormais comme une pièce à conviction, un flash-back sur l’enquête s’étant déroulée plusieurs mois plus tôt, alors que le procès sur le Web se déroule dans le présent. »

Capture d’écran du site intimeconviction.arte.tv

 

Une plongée inédite dans la réalité de la justice

Dans le système judiciaire français, l’intime conviction est une « méthode de jugement qui prend en compte l’acte et la personne devant être jugés dans leur subjectivité en tenant compte de tous les moyens de preuve, que ce soit par la parole, la science ou les éléments psychologiques ». Elle s’oppose notamment au « doute raisonnable » (reasonable doubt) du droit anglo-saxon. Intime Conviction s’appuie donc sur une véritable particularité du droit français pour créer un dispositif unique en son genre.

Dès octobre 2012, la chaîne franco-allemande lançait un appel à candidatures pour recruter des membres du jury d’assises qui serait appelé à juger l’expérience transmédia. Parmi les plus de 200 candidatures reçues, neuf jurés ont été choisis. En novembre 2012, ces derniers ont participé au tournage du procès; de fait, on les verra à l’écran tout au long des trois heures de vidéo accessibles en ligne.

Le procès a été tourné dans un vrai tribunal d’une petite ville de province pendant cinq jours – la durée moyenne d’un procès d’assises. En tenues de juge et d’avocat, des professionnels tiennent leurs propres rôles. L’avocate de l’accusé, Me Cotta, est une avocate reconnue membre du Barreau de Paris, tandis que le président est un ancien magistrat à la retraite (la déontologie interdisant qu’un juge encore en fonctions puisse jouer un tel rôle).

Les acteurs du téléfilm sont quant à eux appelés à la barre en leur qualité de témoins, de plaignants ou de suspects. La capitaine Judith Lebrun, qui était au cœur de l’intrigue dans le téléfilm, n’apparaît ainsi qu’à l’occasion de son audition et est reléguée au rang de spectatrice le reste du temps.

Six caméras ont été utilisées en continu pendant le tournage, qui a laissé la place à une improvisation maîtrisée et encadrée par les « procès-verbaux » que le réalisateur Rémy Burkel a communiqués à tous les participants, comédiens et professionnels. C’est comme dans la réalité, où l’enquête policière et le procès sont séparés par une enquête préparatoire menée par le juge d’instruction.

Tous, comédiens comme civils et professionnels de la justice, ont improvisé entièrement la reconstitution d’un procès, avec les surprises de l’inconnu et le stress vécu par le « suspect », Philippe Torreton, et les « témoins » pouvant être appelés à la barre à tout moment.

À l’issue des cinq jours de procès, plus de 27 heures de rushes ont été décortiqués sur la table de montage pour produire les trois heures visibles sur le site.

Quand la fiction dépasse la réalité

Pour accentuer davantage le sentiment d’immersion, à la fin des trois semaines de l’expérience, les internautes auront accès au délibéré final du jury populaire, qui sort de son mutisme pour enfin prendre la parole. Cette séquence est d’autant plus captivante qu’aucune caméra ne peut d’habitude pénétrer ce huis clos. Habitués des tribunaux, le réalisateur Rémy Burkel et le producteur Denis Poncet (également producteur de Un coupable idéal ayant remporté l’Oscar du meilleur documentaire en 2002) se disent « obsédés par la question de la recherche de la vérité dans la justice ».

Pour eux, cette première œuvre transmédia est l’occasion de présenter le fonctionnement de la justice française de l’intérieur et répond à une « curiosité citoyenne » qui s’opposerait à la vision scientifique de l’enquête policière du type « Les Experts ». Pas de preuve irréfutable ici : place à la subjectivité de la justice.

Que l’accusé soit déclaré coupable ou non, au bout du compte, le verdict « officiel » importe peu : ce qui compte avant tout, c’est l’intime conviction que chaque internaute se sera forgée à l’issue de cette expérience transmédia qui sort des sentiers battus.

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