Josette Normandeau: d’intrapreneure à entrepreneure

En collaboration avec Femmes du cinéma, de la télévision et des médias numériques (FCTMN), FMC Veille part à la rencontre de femmes inspirantes, à l’occasion d’une série de contenus autour de l’entrepreneuriat au féminin dans les industries des écrans. Le second volet de cette série nous amène à la rencontre de Josette Normandeau, l’énergique femme d’affaires à la tête d’Idéacom International, société de production de documentaires et de projets multiplateformes maintes fois primés.

Née dans une famille d’artistes – ses parents étaient musiciens professionnels –, Josette Normandeau a grandi dans un environnement où se réaliser était le fondement de l’éducation; une base solide pour celle qui se définit comme « une hyperactive qui aime faire avancer les choses ». Elle le fait d’ailleurs dès le début de sa carrière où, alors réceptionniste à la radio CKCV de Québec, elle demande – et obtient – un poste de journaliste à la salle de nouvelles, devenant la première femme de la station à occuper ces fonctions. Et quand on lui a proposé un salaire inférieur à celui de ses collègues masculins au motif « qu’elle était une fille », elle a simplement répondu que ce statut ne lui donnait de rabais dans aucun commerce; et tout débat sur l’iniquité salariale était clos.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un séjour de huit ans à Boston la fait plonger dans le monde des affaires au sein de la société « New England Audio », qui conçoit des systèmes audiovisuels domestiques avant-gardistes et dont elle dirigera la division multimédia. Elle y découvrira le potentiel de la technologie, un intérêt qui ne la quittera plus et qui lui fera transformer l’agence de communications montréalaise Idéacom. Elle en prend les rênes en 2000, cinq ans après y être entrée comme responsable du développement international.

L’international comme seconde nature

Parce qu’elle est passionnée et stimulée par les différences culturelles, Josette Normandeau était déterminée à positionner Idéacom sur le marché mondial. Elle le fait tout d’abord via la distribution, et sa présence assidue dans tous les marchés lui permet de se bâtir un solide réseau et d’établir la crédibilité de l’entreprise. C’est donc tout naturellement que les coproductions internationales deviennent le modèle d’affaires de 95% des projets d’Idéacom.

« Dans le marché mondial du documentaire, le Québec jouit d’une position unique. Nous sommes bilingues, nous vivons facilement entre l’Europe et l’Amérique et les diffuseurs étrangers ont compris notre capacité à connaître les subtilités de la culture anglophone et francophone ».

Elle accorde en effet autant d’importance à cultiver des relations d’affaires avec les diffuseurs – BBC, Channel 4, France télévision, National Geographics pour ne citer que ceux-là – qu’avec les coproducteurs. D’autant plus qu’au cours de la dernière décennie, les montages financiers en documentaire se sont complexifiés, avec plusieurs diffuseurs rattachés au même projet. Livrer un contenu adapté à la ligne éditoriale de chacun, sans dénaturer la qualité, est un réel défi que des relations entretenues de longue date permettent de surmonter.

« Aujourd’hui, on parle beaucoup d’export. Mais exporter, dans notre industrie, ce n’est pas envoyer un container de temps en temps, c’est avoir une véritable stratégie à l’exportation. Celle d’Idéacom est fondée sur des partenariats et surtout sur une capacité à identifier les bons partenaires; et c’est plus en amont qu’au niveau du produit fini que cela se fait ».

Aussi, plutôt que d’export, elle préfère parler de développement international et admet que dans le milieu culturel, ce n’est pas encore bien compris. C’est un travail qui demande de la persévérance, un intérêt pour les relations diplomatiques et une excellente capacité à comprendre le contexte de l’autre. Ceci est d’autant plus important lorsque l’on produit des projets haut de gamme au déploiement multiplateforme qui impliquent nécessairement de nombreux intervenants.

Femme d’innovation et de vision

L’intérêt pour le multiplateforme est arrivé très vite dans son parcours: dès sa première collaboration avec Idéacom, elle convainc d’ajouter à la production d’une série sur les affaires internationales un site Internet bilingue de 20 000 pages sur ce sujet, site qui deviendra une référence pour tous les étudiants de MBA du pays. Idéacom entre ainsi au XXIe siècle avant tout le monde et fait de la convergence télé-web son modèle de prédilection.

Elle reconnaît que cette capacité d’anticipation a un lien avec… sa maitrise des arts martiaux !  – elle est ceinture noire de karaté et d’aïkido – et elle n’hésite pas à s’y référer quand on lui demande quelle chef d’entreprise elle est.

« La pratique des arts martiaux vous apprend à toujours anticiper; il faut un plan A, un plan B…pour ne pas se retrouver pris dans un coin.  Elle vous apprend aussi à voir sur le long terme et persévérer; tout cela c’est essentiel dans une entreprise ».

Aussi, lorsqu’en 2009 la convergence télévision/médias numériques devient le modèle de financement du Fonds des Médias du Canada, elle voit les opportunités là où beaucoup de producteurs, même parmi les plus jeunes, ne voient que des menaces. Et dès l’année suivante, elle crée Zénith ABC, la filiale d’Idéacom au cœur du développement numérique, à laquelle on doit notamment Apocalypse: 10 destins et  Apocalypse, l’expérience second écran, déclinaisons Web de la série du même titre qui a aussi été déployée en roman graphique, en application de réalité virtuelle et en exposition itinérante en France.

Produire des contenus transmédia historiques ou scientifiques nécessite d’être continuellement en apprentissage.  « Il faut beaucoup lire; pas seulement sur l’évolution de la télévision, mais sur toutes les avancées technologiques, l’intelligence artificielle, la robotique. Le métier de producteur exige d’être bien informé et de beaucoup questionner pour prendre les bonnes décisions ». C’est aussi ce qui l’a conduite début 2018 à accepter de siéger au Conseil d’administration de son Alma mater, l’Université de Sherbrooke, afin de bâtir des ponts avec le monde de l’éducation et de la recherche.

Le défi est aussi d’arrimer ces connaissances techniques aux contenus, et c’est là où un autre apprentissage entre en jeu: celui des nouvelles écritures, inévitable conséquence de la collaboration entre des équipes qui ont chacune leur perspective sur le projet. « Travailler avec des technologies pas encore éprouvées, c’est naviguer à l’aveugle sur les étapes de production, les délais de livraison. C’est là où la fibre entrepreneuriale doit être forte, car la différence entre un entrepreneur et un producteur c’est le goût du risque. »

Une autre différence fondamentale est la capacité d’adaptation aux changements. Elle a su voir, dès l’apparition de l’Apple TV, que les contenus n’allaient plus être regardés de la même façon et que l’industrie allait connaître de grands bouleversements. Pour y faire face, elle considère que ce sont encore et toujours les partenariats stratégiques réunissant des forces complémentaires qui font la différence. C’est la raison pour laquelle elle a signé en octobre 2017 un partenariat avec Cineflix Média qui, via ses bureaux à Londres, Toronto, New York et Dublin, renforce la position internationale d’Idéacom.

Et quand on lui demande si le fait d’être une femme a rendu son parcours plus difficile, elle fait le constat qu’elle ne s’est jamais sentie en position d’infériorité. « La seule différence que je veux mettre de l’avant, c’est justement ma volonté de FAIRE une différence. Si ce que produit Idéacom peut changer la perception du public sur la guerre, sur la science… j’aurai réussi ».

Photos par Sandra Larochelle

 

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