kimura byol-nathalie lemoine à l’intersection des mondes

Photos : Sandra Larochelle

L’existence de kimura byol-nathalie lemoine se déploie au centre d’une multitude de cercles concentriques. S’identifiant comme une personne intersexe, cet.te Sud-Coréen.ne adopté.e et élevé.e en Belgique a ensuite vécu 13 ans à Séoul, avant de s’établir à Montréal en 2006. Depuis plus de 30 ans, l’artiste multimédia carbure à la vidéo, à l’écriture et à la calligraphie pop art, en donnant voix et visibilité aux minorités.

Son cinéma est fait de courtes vidéos, tantôt légères, tantôt sérieuses. À titre d’exemple, Hairy explore comment yel.le* se sentirait en ajoutant du poil à son corps, afin de questionner le concept de masculinité et le stéréotype de pilosité chez les hommes asiatiques.

Couilles est un clin d’œil à son intersexualité : on y voit le panorama d’une fille blanche aux formes occidentales, avec des écouteurs Apple entre les fesses symbolisant des petites couilles blanches. «Des gens m’ont reproché de ne pas avoir montré mon propre corps, mais je trouve que ç’aurait été trop facile…»

Sa vision artistique claire et assumée ne plaît pas à tout le monde. «Plusieurs producteurs et gens de l’industrie m’ont reproché de ne pas faire du vrai cinéma. Je n’appartiens pas du tout à la machine économique. Je ne fais pas de grands films reconnus, mais des punchlines en vidéo.»

Des petits coups de poing dans les conventions qui sont présentés dans une multitudes de festivals queer, féministes, asiatiques ou généralistes au Canada, aux États-Unis, en Europe et en Asie.

Malgré cette visibilité, certains décideurs boudent son art en affirmant que sa façon de traiter les thématiques queer est trop subtile. «Dans plusieurs festivals queer, ils aiment montrer beaucoup de sexualité, de corps et de fluides, mais ce n’est pas que ça être homosexuel.le. Je comprends les gens qui aiment faire ça et j’aime aussi en regarder, mais il y a aussi le quotidien. Les subtilités. On doit donner la chance au public lgbtq+ de découvrir différentes perspectives.»

Dans un scénario de fiction sur lequel yel.le travaille ces jours-ci, quelques échanges relativement musclés ont d’ailleurs été nécessaires pour éviter un cliché. «J’ai dû me battre pour inclure un personnage gai qui n’est pas efféminé. Comme j’aime les bears, j’ai décidé qu’il en serait un. On va parler de sexualité, mais parce que ça a du sens avec l’histoire.»

Artiste multiple

Se décrivant comme un.e artiste, activiste et archiviste asiatique, adopté.e, intersexe et atypique, kimura byol-nathalie lemoine utilise également les mots «asocial.e», «introverti.e» et «solitaire» pour compléter le portrait.

Photos : Sandra Larochelle

Si son tempérament l’encourage à travailler en solo, le milieu de l’art a également eu sa part d’influence sur ses choix. «J’ai travaillé en équipe sur le documentaire 6261, qui a été soutenu par le Conseil des arts de Montréal et par l’ONF. Certaines personnes m’ont alors reproché de ne rien connaître au cinéma et elles m’ont insulté.e. Je comprends qu’on puisse ne pas être d’accord et qu’on argumente, mais je ne supporte pas la méchanceté gratuite. Pour mon projet suivant, j’ai travaillé tout.e seul.e à la caméra, au son et au montage.»

Ses origines ont également eu un impact sur la place qu’yel.le occupe dans le milieu des arts, toujours dominé par les personnes blanches. «Quand tu es la seule personne noire, arabe, latino, autochtone ou asiatique dans un groupe de Blancs, si tu veux dire quelque chose, tu es souvent la seule à défendre ce point. Les minorités n’ont pas beaucoup de pouvoirs. C’est pour ça aussi que je travaille en solo. Je n’ai pas envie de toujours devoir me défendre et prouver pourquoi j’ai raison d’être.»

Qui est-yel.le?

La compréhension de son identité, de ses préférences et de son rapport au reste du monde s’est déployée sur plusieurs décennies. Et l’art a souvent été l’outil privilégié pour y arriver.

Pendant ses études, kimura byol-nathalie lemoine faisait régulièrement l’école buissonnière pour aller au cinéma dès la séance de midi. «Je restais jusqu’à celle de 20h sans repayer. Le problème, c’est que j’étais la seule Asiatique, et beaucoup plus grande que la moyenne. Au bout d’un moment, les employés me repéraient ».

Malgré sa passion indéniable pour le septième art, yel.le n’a jamais imaginé y faire sa place durant sa jeunesse. «Je lisais les entrevues avec les acteurs dans le magazine Première et ça me faisait rêver, mais je ne me voyais pas pas créer des films. Je ne pensais pas avoir d’histoires à raconter et j’avais d’autres priorités.»

Photos : Sandra Larochelle

Le vent tourne

À l’été 1988, yel.le prend connaissance d’un concours invitant les apprentis cinéastes à soumettre un projet sur le thème Être jeune aujourd’hui en Europe. «Je n’avais jamais écrit de scénario et je n’en connaissais pas la forme, alors j’ai écrit un poème de 30 minutes sur mon ressenti d’Asiatique en Europe. Mon idée a été sélectionnée et le Centre multimédia Wallonie-Bruxelles m’a fourni une équipe d’étudiants qui voulaient aussi essayer le cinéma.»

En découpant son poème en séquences, ils et elles ont réalisé une œuvre expérimentale sans dialogue intitulée Adoption. Malgré la fierté de produire son premier film, kimura byol-nathalie lemoine avait un autre objectif en tête. «En 1988, les Jeux olympiques avaient lieu à Séoul, en Corée du Sud. Ça m’avait beaucoup remué.e de voir ça. Je m’étais dit que c’était peut-être le moment pour retrouver ma mère et qu’il fallait que je devienne connu.e avec mon film pour que ma mère le voit.»

Son vœu a été doublement exaucé : en plus de remporter le premier prix du concours, le film a attiré l’attention de la Corée du sud. «J’ai été invité.e à l’ambassade pour présenter mon travail, mais ils ne l’ont pas aimé, car je critiquais le pays… Ils m’ont tout de même invité.e en Corée, avec 23 autres Coréens adoptés dans plusieurs pays, pour nous montrer comment le pays était génial. J’en ai profité pour tourner des images avec ma caméra super8.»

Photos : Sandra Larochelle

Une quête par étapes

Si la Belgique est l’endroit où yel.le a questionné son identité d’adopté.e dans un pays occidental, la Corée, où yel.le a vécu de 1993 à 2006, lui a permis d’apprendre que son père était Japonais et de comprendre qu’yel.le faisait partie de la communauté lgbtq+. «Une de mes colocs avait une collègue de classe ouvertement lesbienne, et celle-ci nous invitait dans les bars gais. Nous y sommes allés par curiosité. Un jour, j’ai appris que ma coloc avait un crush sur moi. Je n’avais pas de désir sexuel envers elle, mais nous avions énormément de choses en commun, puisque nous étions toutes les deux adopté.es et élevé.es en Europe. De fil en aiguille, je me suis dit.e bisexuel.le. Quand j’ai ressenti des émotions pour ma troisième copine, j’ai pensé que j’étais vraiment lesbienne. Avant ça, la sexualité n’était pas une de mes préoccupations.»

Le traitement réservé à la communauté lgbtq+ en Corée l’a cependant poussé.e à émigrer à nouveau. «Je vivrais sûrement encore en Corée si je n’avais pas été confronté.e à tant d’homophobie là-bas. J’ai perdu mon boulot et j’ai été agressé.e. J’avais besoin de partir ailleurs.»

Cet ailleurs a pris le visage de Montréal, une ville qui lui a permis de découvrir son intersexualité. «Après avoir déblayé tout le reste au sujet de mes origines, j’ai commencé à m’intéresser à mon identité de genre. La ville a ouvert mon esprit et m’a donné une sorte de liberté spatiale et mentale pour réfléchir à ces questions.»

Subventions discriminatoires?

Près de quinze ans après son arrivée, les notions de minorités sexuelles et culturelles demeurent au cœur de son œuvre. Même si ses créations sont souvent ludiques et rarement frontales, cela ne l’empêche pas de prendre position quand lui demande son point de vue sur les subventions offertes par les organismes culturels. «Les bourses du CALQ (Conseil des arts et des lettres du Québec) en général  sont de 25 000$, alors qu’on parle de 15 000$ pour les personnes de couleur. Oui, ça nous aide, mais on n’est pas considérés à la même hauteur que les autres. Il y a la cour des grands et celle des petits. En plus, il y a une énorme compétition entre les immigrants et les enfants d’immigrants, car ils s’inscrivent tous dans cette catégorie.»

Photos : Sandra Larochelle

kimura byol-nathalie lemoine ne se gêne pas non plus pour dénoncer la processus de sélection. «On doit absolument parler de notre immigration ou de nos origines. C’est réducteur et ça peut devenir redondant. C’est une forme de discrimination.»

La gestion des bourses et des résidences pour les créations à caractère queer est également loin d’être parfaite à ses yeux. «Il y a plus de soutien qu’avant au Québec pour les projets lgbtq+, peut-être même davantage si tu es une personne blanche lgbtq+. Mais, selon les organisations, on n’aura pas le même soutien si on est pas considéré assez queer, si on n’est pas out and loud ou si on est une lesbienne féminine qui ne correspond pas au stéréotype de la lesbienne tomboy. On doit se questionner sur comment on sélectionne les artistes. Il faut que les choses changent.»

*Afin de respecter l’intersexualité (la présence du masculin et du féminin) de kimura byol-nathalie lemoine, l’emploi de pronoms neutres (yel.le) et d’accords aux deux genres ont été privilégiés dans ce texte.

Article précédentYouTube au Canada en temps de COVID-19 : entre succès renouvelé et défis à relever
Article suivantL’arrivée de la 5G au Canada : pas le premier souci des artisans de la XR
Samuel Larochelle
Originaire d'Abitibi-Témiscamingue et résidant à Montréal, Samuel Larochelle est journaliste indépendant depuis 2012 pour plus d'une vingtaine de médias, dont La Presse, Les Libraires, Caribou, Elle Québec, Le Devoir, Fugues, Les Débrouillards, L'actualité, Nightlife, Échos Montréal et bien d'autres. Également écrivain, il a publié deux romans pour adultes (À cause des garçons, Parce que tout me ramène à toi), une trilogie de romans pour adolescents et adultes jeunes de cœur (Lilie l'apprentie parfaite, Lilie l'apprentie amoureuse, Lilie l'apprentie adulte), ainsi que des nouvelles littéraires dans sept projets collectifs (Treize à table, Comme chiens et chats, Sous la ceinture - Unis pour vaincre la culture du viol, Les nouveaux mystères à l'école, etc.). Il est producteur et animateur du Cabaret des mots de l'Abitibi-Témiscamingue, qui s'est produit en tournées régionales dans plusieurs villes lors de ses quatre premières éditions entre septembre 2019 et septembre 2020. Il travaille présentement à l'écriture d'un nouveau roman pour adultes, à l'édition de deux projets de poésie hybride, au développement d'une série télé et à la rédaction de la biographie d'un politicien et à celle d'un chanteur qui seront respectivement publiées en 2021 et 2022.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here