La montée du doc: en cette ère de post-vérité, le documentaire se démarque

Dans le monde contemporain, où le désordre semble représenter la nouvelle norme, personne ne devrait être trop surpris d’apprendre que le format documentaire connaît un regain de succès. Citons l’habile observation de Mark Twain: « La vérité est plus étrange que la fiction, mais c’est parce que la fiction est obligée de s’en tenir aux possibilités; la vérité ne l’est pas. »

Et il semble que la vérité peut être bonne pour les affaires. À la lumière des budgets de quelques millions de dollars comparés à ceux de centaines de millions alloués aux grands succès dans des genres aussi diversifiés que la dramatique, l’aventure, l’animation et la comédie, des distributeurs, agents de vente et bailleurs ont désormais un nouveau regard sur le format documentaire.

Des documentaires au box office

L’analyste Jeff Bock a expliqué le phénomène du documentaire comme suit dans un récent numéro de Variety: « Le format documentaire a été propulsé à l’avant-scène par Netflix et les services de diffusion en continu. Est-ce que cela pourrait inciter les studios à vouloir profiter de la tendance? C’est une possibilité… Règle générale, produire un documentaire ne coûte pas cher et les sociétés commerciales sont susceptibles d’avoir plus d’argent à dépenser sur le marketing que les indépendants […] Ne vous surprenez donc pas si Lionsgate ou Paramount sort un documentaire à large échelle en guise de contre-programmation [l’été prochain]. Si un studio en difficulté a la possibilité de réaliser un profit de 10 millions de dollars sur un film ayant coûté 1 million de dollars à produire, qu’y a-t-il à perdre? »

L’analyse de Bock suit deux années notables de grands succès au box office en plus de la popularité de titres factuels accessibles par le biais de services de VSDA comme Netflix et Amazon Prime Video. En plus de superproductions estivales comme Deadpool 2 et Avengers: Infinity War, l’été 2018 a également été salué comme « l’été des documentaires », des auditoires partout en Amérique du Nord ayant rempli des salles pour être témoin des récits de la vraie vie du personnage télévisuel de Mister Rogers, de la juge à la Cour suprême des États-Unis Ruth Bader Ginsburg et d’un groupe de triplets séparés à la naissance.

Documentaires ayant remporté le plus de succès en 2018:

Won’t You Be My Neighbor, portant sur l’impact culturel de Fred Rogers, aussi appelé Mister Rogers à la télé (22,6 M$ générés aux guichets intérieurs)
RBG, racontant l’histoire de Ruth Bader Ginsburg, juge siégeant à la Cour suprême des États-Unis (14 M$ générés aux guichets intérieurs)
Three Identical Strangers, qui relate l’histoire de triplets identiques séparés à la naissance et élevés par des familles différentes qui sont plus tard accidentellement réunis (12 M$ générés aux guichets intérieurs)

 

Cet été, d’un bout à l’autre du Canada, des auditoires se sont également présentés en grand nombre pour la production canadienne intitulée The Accountant of Auschwitz. Ce documentaire raconte l’histoire du procès d’Oskar Gröning, un ancien officier SS, procès tenu 70 ans après la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Ce documentaire bouleversant, qui est arrivé sur les écrans d’un bout à l’autre du Canada pendant l’été et l’automne de 2018, connaît un succès inhabituel aux guichets. Pendant une semaine en juin, The Accountant of Auschwitz a même enregistré les revenus par salle les plus élevés au Canada, dépassant même les revenus générés par Oceans 8, la superproduction de l’été. Cependant, le réalisateur Ric Esther Bienstock affirme sans hésiter que la victoire du documentaire sur Oceans 8 aux guichets « […] est en quelque sorte une illusion optique. Bien que ce soit vrai sur le plan factuel, c’est parce que le documentaire était présenté dans une seule salle cette semaine-là et nos recettes brutes tirées de cette seule salle étaient supérieures à celles générées par salle de la projection d’Oceans 8, présentée dans un total de 300 salles. Néanmoins, le succès de notre sortie en salle s’est avéré une très agréable surprise . Aussi, nous nous préparons à une première diffusion sur les ondes de Documentary Channel cet automne et une deuxième fenêtre s’ouvre sur Hollywood Suite. Et, bien entendu, le reste de la planète demeure accessible à des fins d’exploitation. »

Le monde robuste de la non-fiction

Pendant la journée du documentaire de la conférence du TIFF sur l’industrie cette année, des cadres supérieurs prônant l’acquisition et la représentation de contenu non fictif ont participé à un groupe de discussion pour déconstruire les mythes dans le monde du documentaire. Kevin Iwashina, l’associé principal d’Endeavor Content (anciennement WME Global), y a souligné que la catégorie des documentaires ne signifiait jadis qu’une seule chose, soit un long métrage de 90 minutes. Aujourd’hui, il perçoit ce qu’il a qualifié de « monde robuste de la non-fiction » comme pouvant signifier bien des choses, adopter divers facteurs de forme et être présentable sur une diversité d’écrans.

Sont également nouveaux les divers parcours qui mènent à des résultats économiques positifs, qu’il s’agisse de la salle de cinéma, de la VSDA/diffusion en continu, de la VSD financée par la publicité, de la télé transactionnelle ou d’une combinaison de ces options de monétisation. Comme l’explique Rena Ronson, qui dirige l’Independent Film Group et est associée de la United Talent Agency (UTA), « Ce qui a changé est le fait que nous avons aujourd’hui des longs métrages documentaires qui remportent plus de succès commercial que des films. Et c’est un phénomène nouveau. » Jessica Lacy, associée d’ICM Partners où elle dirige le service de films internationaux et indépendants, affirme qu’elle a observé une nouvelle attitude à l’égard des documentaires au sein de la communauté des investisseurs. « Des bailleurs de fonds du secteur des longs métrages traditionnels développent un intérêt à financer le format documentaire. Nous vivons dans un monde complexe et les gens veulent en faire partie. »

De nouveaux facteurs de forme et de nouvelles occasions à saisir

Ronson (UTA) et Lacy (ICM) ont fait valoir que la PI (la propriété intellectuelle) qui réside dans ces récits de la vraie vie représente un autre élément qui rend le financement de documentaires attrayant pour des investisseurs. Elles ont cité des exemples comme la comédie romantique documentaire Meet The Patels, qui fera l’objet d’un long métrage, et The Seven Five, qui raconte l’histoire d’un des policiers les plus corrompus de New York, qui fera l’objet d’un livre et d’une série télévisée.

Le modèle qui consiste à investir une fois et à récolter des profits en exploitant une multitude de plateformes retient l’attention d’investisseurs. Ces derniers regardent maintenant du côté des documentaires à la recherche de PI exploitable ainsi que du côté des balados, où des titres comme Dirty John, S-Town et Homecoming font le saut de l’audio à la télévision. « C’est un excellent endroit où développer votre PI », a souligné Ronson.

Après de nombreuses années à être considéré dans les catégories de l’actualité et de l’information, le documentaire relève aujourd’hui du divertissement, comme l’a souligné Iwashina. Par conséquent, un nouveau respect est voué au documentariste. « Je n’ai jamais vu le réalisateur faire l’objet d’autant d’attention, a-t-il affirmé. Jadis, l’accent était mis davantage sur le contenu, le récit… Aujourd’hui, les documentaristes sont reconnus comme des artistes à part entière. »

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