L’art du casting à l’ère des nouvelles écritures

Dans l’univers des nouvelles écritures, les personnages de scénarios vivent sous plusieurs incarnations et sous la direction de plusieurs voix. Le Web, la télévision, le cinéma et les jeux vidéo s’entrecroisent. On crée des personnalités, réelles ou fictives, qui peuvent ensuite vivre sous plusieurs identités, appartenir à plusieurs individus et s’incarner par un travail créatif conjoint entre créateurs, producteurs, diffuseurs et comédiens.

Dans ce billet sont exposés quelques exemples de cette nouvelle réalité où s’entrecroise l’univers des personnages, celui de leurs créateurs et celui de ceux qui les incarnent.

Quand les grands studios font appel aux YouTubers

Bien souvent autodidactes et autoproduits, les YouTubers sont une nouvelle génération de créateurs qui font un malheur auprès des jeunes auditoires. Et ils pourraient même se tailler une place chez les géants de l’industrie… En tout cas, il s’agit du pari que Lionsgate a pris pour promouvoir la sortie du troisième film de la saga Hunger Games. Le méga-studio a demandé à cinq YouTubers de créer une série de capsules originales dans l’univers fictif de Hunger Games, capsules qui seraient diffusées sur la fausse chaîne de propagande CapitolTV (dans ce cas-ci une chaîne YouTube qui existe dans Hunger Games sous forme de chaîne télé). Bien que le projet ait été mené par Lionsgate, les cinq personnalités du Web ont participé à toutes les étapes de la création de leurs capsules, qui respectent scrupuleusement le créneau respectif de leurs chaînes YouTube.

Par exemple, le duo de YouTubers TreadBanger, qui fait en temps normal dans la création de costumes style do it yourself, est transformé en designers de haute couture pour les plus riches habitants de la Capitale. De son côté, le YouTuber fightTIPS, qui partage des techniques d’autodéfense sur sa chaîne habituelle, donne ici des cours d’arts martiaux aux Peacekeepers, les policiers de Hunger Games.

Ce cas brillamment exécuté démontre à quel point le travail de création et de casting pourrait évoluer. Jusqu’ici, on partait du scénario et du traitement de réalisation pour forger les rôles et, de là, trouver des talents pour donner vie à ceux-ci. Ici, on part plutôt des talents et de certaines personnalités fortes, puis on trouve un moyen de les faire entrer dans un univers fictif en co-créant les personnages.

Les séries dérivées sur le Web

Quand le casting d’un personnage secondaire d’une série télé est bon, voire parfait, on assiste parfois à la naissance d’un « spin-off », c’est-à-dire à la création d’une nouvelle œuvre originale qui met l’accent sur ledit personnage.

Cependant, il peut se révéler périlleux, dans ces conditions, d’écrire un scénario qui ne sente pas le réchauffé et qui réponde aux attentes très élevées des admirateurs. Une mauvaise série dérivée peut avoir un effet négatif sur l’œuvre originale. Plusieurs chaînes ont tenté, souvent avec un succès mitigé, d’ajouter à leur programmation des « spin-offs » autour de personnages populaires de séries cultes, comme Joey, tiré de la série Friends, ou Private Practice autour de Kate Walsh de Grey’s Anatomy. Les risques financiers associés à de tels « tests » télévisuels sont énormes et représentent un frein à ce type de productions.

Le Web se présente comme un canal très favorable pour faire vivre des personnages dans de nouveaux contextes et tester les eaux pour d’autres projets. Les productions Web n’impliquant généralement pas les mêmes risques financiers que les productions télévisées ou cinématographiques, elles offrent une plus grande liberté – et le luxe non négligeable de pouvoir gérer les attentes de l’auditoire.

La série Pretty Little Liars, par exemple, a donné naissance à la série Web Pretty Dirty Secrets. Écrite par deux nouveaux auteurs, elle se déroule à Rosewood lors des préparatifs de l’Halloween et met en scène plusieurs personnages de la série. Saul Goodman, l’avocat de Breaking Bad vit actuellement sur le Web sur la page Better Call Saul en prévision de la série dérivée qui sera diffusée sur AMC dès février 2015.True Blood, Dexter et The Walking Dead ont également misé durant leur diffusion sur des séries Web pour partager l’histoire de certains personnages avec les fans.

Et il ne s’agit encore que de la pointe de l’iceberg : les personnages de fiction chéris du public pourront continuer de vivre en ligne de multiples façons, dépassant largement les limites de leur participation à la production originale.

Des personnages incarnés de nouveau dans d’autres contextes

Reconnu pour son fameux algorithme de recommandations, Netflix a créé en novembre des listes de suggestions selon la personnalité de certains personnages de ses séries originales.

Les utilisateurs du service ont ainsi accès à la liste des visionnements récents de Claire Underwood de House of Cards ou de Pennsatucky de Orange is the New Black. Netflix met ainsi de l’avant son catalogue, tout en jouant sur les personnalités de certaines figures marquantes de ses séries.

Ainsi, Claire Underwood écoute des films mettant en vedette des femmes de pouvoir, tandis que Pennsatucky carbure aux productions à saveur chrétienne et « born again ». Il serait d’ailleurs intéressant de savoir comment ces listes ont été constituées : est-ce l’algorithme de Netflix qui a créé ces listes personnalisées pour ses personnages de fiction, ou est-ce les producteurs et les auteurs qui ont étudié les productions et les ont attribuées à leurs personnages?

Qui est responsable maintenant de construire la psyché des personnages en décidant ce qu’ils boivent, ce qu’ils mangent et ce qu’ils écoutent? On peut aussi se demander comment ceux-ci se transposent d’un univers de fiction à l’autre, parfois même de manière détournée ou indirecte.

Un cas récent de ce type de transposition est celui du jeu de console Call of Duty: Advanced Warfare, dans lequel l’acteur Kevin Spacey « joue » un personnage très proche de Frank Underwood, le protagoniste de la populaire série House of Cards. Le clin d’œil à Underwood est d’autant plus sympathique que ce dernier joue régulièrement à Call of Duty dans la série.

Participant activement à la construction de son personnage dans Call of Duty, Spacey fait vivre son faux Frank à la frontière de deux fictions. Il s’agit d’une toute nouvelle perspective sur le travail du comédien, du directeur de casting et du personnage en tant qu’entité réelle.

Ce billet est inspiré d’une conférence donnée par Catalina Briceno et Gabrielle Madé dans le cadre d’un déjeuner des membres de Femmes du cinéma, de la télévision et des médias numériques

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