Les séries télé africaines dans le monde

Les séries africaines actuelles entrent dans la maturité, alliant de plus en plus professionnalisme, spécificités locales et perspectives d’exportation. Un modèle de production en pleine mutation analysé à travers l’exemple de la série francophone C’est la Vie et de l’anglophone Meet the Adebanjos.

C’est la Vie : le transmédia éducatif

Série sénégalaise diffusée depuis 2015, C’est la Vie rompt en douceur avec les clichés autour des productions télé africaines — des feuilletons hyper locaux, aux limites de l’amateurisme. Tournée à Dakar, ses histoires autour d’un centre de santé, de ses infirmières et personnages aux prises avec leurs problèmes professionnels et quotidiens, restent dans la trame de soap opera. Mais un soap opera bien ficelé, de facture professionnelle, mené par des noms africains prestigieux : c’est l’Ivoirienne Marguerite Abouet, scénariste réputée de la bande dessinée Aya de Yopougon, qui a créé la série.

Une particularité de C’est la Vie est sa nature : une fiction transmédia avec pour objectif de sensibiliser le public à différentes problématiques sociales. Dans la première saison, par exemple, la mort d’une adolescente après un avortement clandestin sert de prise de conscience générale des réalités du système de santé. Des web episodes complètent l’univers de C’est la Viepour présenter les personnages et les coulisses de tournage, tandis que l’ONG RAES (Réseau Africain d’Éducation pour la Santé), instigatrice de la série, s’assure que son message sur les bonnes pratiques de santé soit véhiculé dans l’intrigue. Le RAES a ainsi rassemblé les témoignages de plusieurs sages-femmes des quatre coins de l’Afrique pour intégrer leurs expériences au scénario afin d’assurer le maximum de réalisme. La méthode s’inspire de celle de Miguel Sabido, auteur/producteur mexicain qui utilisa dès les années 70 des soap opérascomme véhicule pour des messages éducatifs à travers le divertissement.

Autre particularité : le centre de santé et le quartier mis en scène dans C’est la Vie se trouvent dans un pays jamais nommé à l’écran, pour renforcer la dimension panafricaine du projet. Diffusée sur TV5 Monde et la chaîne panafricaine A+ (créée par Canal + Overseas, filiale du groupe Canal +), doublée en anglais et reprise ensuite par d’autres télévisions nationales africaines, la série rejoint une audience potentielle de 100 millions de personnes dans 44 pays d’Afrique subsaharienne.

Invitée au Festival Séries Mania en avril 2016 pour une table ronde sur les séries africaines, Hélène Bararuzunza, qui fait partie de l’équipe des scénaristes de C’est la Vie, expliquait qu’elles faillirent être dépassées par l’ambition de la première saison : pour livrer 26 épisodes en huit mois, l’écriture, le tournage et le montage eurent pratiquement lieu en même temps sur un rythme harassant.

L’expérience aidant, elles apprirent à rationaliser la production pour la deuxième saison, en réduisant par exemple le nombre de séquences dans un épisode, mais surtout en créant un vrai décor de studio. En amont, l’écriture suit un processus familier : des arches narratives définies par la production et des ateliers de scénaristes pour les remplir.

En coulisse, le financement des épisodes (30 000 euros chacun) de C’est la Vie est essentiellement de source étrangère : les 3/4 proviennent de Muskoka, un fonds français de santé ayant pour but de réduire la mortalité infantile. Le reste vient d’A+, de TV5 Monde et de CFI, l’agence française d’aide au développement des médias des pays du Sud. Bien que très institutionnelle sur papier, la série arrive joliment à équilibrer réalisme et humour dans sa mise en avant des femmes, entre tradition et modernité.

Meet the Adebanjos : pour les Africains en Afrique et ailleurs

Meet the Adebanjos est un exemple de série à l’opposé : anglophone, plus artisanale et délocalisée dans la mesure où il s’agit de la première série africaine produite au Royaume-Uni. Son producteur/cocréateur Andrew Osayemi et sa créatrice/scénariste/réalisatrice Debra Otudoyo voulaient une sitcom destinée à la diaspora et au public africain.

L’histoire : la rencontre entre les valeurs traditionnelles et le Royaume-Uni, symbolisée par la famille Adebanjo vivant à Londres, et dont le patriarche Bayo veut inculquer un peu de bon sens nigérian aux siens. Les accents nigérians des aînés se frottent à l’anglais parfait des adolescents nés à Londres. C’est une famille plus col bleu que la famille Cosby, par exemple. Les références culturelles sont aussi bien le cuisinier superstar Gordon Ramsay que la soupe au poivre nigériane.

La première saison de la série, imaginée dès 2009, était entièrement autofinancée. Otudoyo raconte avoir vendu sa voiture et quitté son appartement pour se consacrer à la série — recueillant tout juste assez pour financer un pilote. Ancien trader, son ami Andrew Osayemi l’aida à lever 175 000 livres sterling à partir d’investissements privés, avant de soumettre le projet à la société londonienne Fresh Media Production. Cette dernière fournit les studios et l’équipe technique pour tourner les sept épisodes de la saison 1 en quatre semaines.

Les trois premiers épisodes furent mis en ligne gratuitement après le rejet des chaînes britanniques. Selon Osayemi, le fait d’avoir une série livrée clés en main était le seul moyen de la vendre aux chaînes africaines, peu enclines au préachat au vu de leur budget limité.

Meet the Adebanjos fut diffusée en 2011 dans vingt pays européens (au Royaume-Uni sur la chaîne OHTV, vouée aux programmes d’Afrique et des Caraïbes) et africains (dont l’Afrique du Sud, le Ghana, l’Ouganda et le Nigéria) et en est déjà à sa troisième saison en 2016. La dernière saison est pour le moment exclusivement diffusée sur l’offre en streaming de l’opérateur anglais Lebara, qui vise les populations immigrées en Europe.

Pour Osayemi, la difficulté n’est pas tant de plaire à la diaspora africaine qu’aux Africains — Meet the Adebanjos est ainsi très populaire en Afrique du Sud, où elle fut la troisième comédie la plus populaire du pays dès sa diffusion à l’automne 2012. Assumer soi-même les risques et se lancer en production sans le soutien financier d’un grand groupe média ou d’un organisme public, c’est une situation avec laquelle les producteurs indépendants sont familiers. Osayemi s’est aussi buté à la difficulté de vendre la série au bon prix à des chaînes africaines au budget limité, tout en maintenant des standards de qualité élevés et un contrôle serré des coûts .

Les séries africaines et le monde

Les exemples de Meet the Adebanjos et de C’est La Vie montrent que les initiatives africaines à l’étranger sont fortes, nourries par la mondialisation. À ce titre, le rôle de la chaîne A+, qui ne se contente plus que de diffuser des productions africaines, mais investit également depuis 2015 dans la création de séries originales, est déterminant.

En cela, l’exemple de Meet the Adebanjos comme production autonome est un cas d’école. Car, à l’image de C’est la vie, la grande question reste la naissance d’une créativité télé africaine indépendante de l’étranger. Mais à l’heure où les soap operas indiens sont populaires en Afrique, et où la Chine déjà très influente économiquement veut y caser ses séries, la coproduction n’est qu’un aspect parmi d’autres des relations culturelles inéluctables que le continent africain doit formaliser à son avantage.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here