Les usages des médias des 3-5 ans : enfant utilisateur et parent accompagnateur

Un billet de Gaëlle SaulesFlorence Roche et Judith Beauregard.

Les usages des médias des enfants âgés de 3 à 5 ans sont le reflet des usages de leurs parents. Ce sont ces derniers qui jouent le rôle de prescripteur et d’accompagnateur de l’enfant en décidant du contenu qu’il regarde ou avec lequel il interagit, du support utilisé et du temps consacré à l’activité.

Les parents veulent des contenus pédagogiques et interactifs

Selon une étude de la chaîne CBeebies, 64 % des parents choisiront une application pouvant servir d’outil d’apprentissage et 65 % d’entre eux accordent aussi de l’importance au fait que l’application incite au jeu et à la créativité. En fait, les parents visent un équilibre entre le ludique (cité par 82 % d’entre eux) et l’éducatif (cité par 77 % des parents interrogés).

Des expériences numériques facilement accessibles aux enfants

Actuellement, les usages faits des médias par les enfants d’âge préscolaire sont profondément influencés par l’arrivée de la génération des milléniaux au stade de jeunes parents. Ces derniers ont grandi avec le numérique et, en matière de contenus, ils sont habitués à avoir accès à une offre délinéarisée, facile d’accès et parfois gratuite. Ils vont naturellement se tourner vers des solutions semblables pour leurs enfants.

Deux heures par jour passées en moyenne devant des écrans

Selon une étude canadienne de 2014, les enfants âgés de 3 à 5 ans passent en moyenne deux heures par jour devant des écrans. Malgré l’absence d’une étude récente et détaillée sur l’usage des médias par les plus jeunes enfants au Canada, une vaste étude menée par Common Sense Media aux États-Unis en 2017 auprès des 0-8 ans permet d’établir par extrapolation à quoi ce temps est consacré:

Temps d’écran

La hausse du temps quotidien passé devant l’écran par les 3-5 ans est en contradiction avec les recommandations de la Société canadienne de pédiatrie, qui préconise de limiter cette durée à 1 heure par jour entre les âges de 2 et 5 ans. Avant cet âge, les spécialistes canadiens recommandent de ne pas exposer les enfants aux écrans, jugeant que ceux-ci n’ont pas de bénéfice pour leur développement.

Ce décalage entre les recommandations et les usages témoigne du fait que les écrans sont devenus un réflexe facile et pratique pour les parents qui souhaitent occuper leurs jeunes enfants.

Ne faudrait-il pas dépasser la polémique du temps d’écran pour se concentrer davantage sur ce qui est présenté à l’écran? C’est le sens des dernières recommandations de l’Académie américaine de pédiatrie, qui affirme que le contenu lui-même importe plus que la plateforme sur laquelle il est consommé ou le temps consacré au média.

Tout en reconnaissant les dangers d’une consommation abusive, l’Académie rapporte que des contenus numériques, notamment des jeux, pensés et optimisés pour le développement des jeunes enfants peuvent être des instruments d’apprentissage pertinents qui favorisent l’expérimentation personnelle ou le développement de nouvelles compétences. Des applications comme Skype et FaceTime sont aussi valorisées étant donné les interactions sociales qu’elles permettent de créer.

Accompagnement et édition de contenu

Ces recommandations incitent les parents à être attentifs et proactifs dans le choix des contenus à proposer à leurs enfants. De récents articles ont souligné les risques des parcours de navigation automatisée proposés par l’algorithme de recommandation de YouTube. L’usage de cet algorithme a été détourné par des producteurs peu scrupuleux qui créent des contenus absurdes, violents ou inappropriés intégrant des mots clés populaires. Cela incite à plus de vigilance bien que la plupart des vidéos dénoncées ne soient pas disponibles sur la plateforme dédiée YouTube Kids (disponible partout au Canada sauf au Québec).

À l’opposé de ces pratiques se trouvent de nombreux éditeurs et producteurs soucieux de créer des contenus adaptés à leur jeune auditoire. Tel est le cas du pionnier Sesame Streetde la plateforme anglaise Azoomee, ou encore de la série québécoise Toupie et Binou qui proposent tous une offre pensée pour les plus jeunes.

Étude de cas : Toupie et Binou

Toupie et Binou, inspirée d’une série de livres de Dominique Jolin, est une série jeunesse reconnue par les parents et aimée des enfants. La première adaptation en version animée remonte à 2006. En 11 ans, la marque a réussi à se renouveler et à s’étoffer tout en conservant les éléments qui ont fait son succès. Trois saisons ont déjà été produites et sont toujours diffusées, la scénarisation d’un long métrage est en cours et un nouveau site Web a été mis en ligne à l’automne.

Écho Média, le producteur, reconnaît la place du parent dans la stratégie de marque : « Il est important que l’ADN de Toupie et Binou parle aux parents », explique Sarah Châtelain, directrice de marque principale d’Écho Média. Les parents trouvent dans la série un contenu qui divertit leurs enfants tout en portant des valeurs qui leur sont chères.

Toupie et Binou encourage en effet un apprentissage non didactique. L’histoire d’amitié entre la souris exubérante et le chat silencieux témoigne de l’importance de l’empathie et de la collaboration. Chaque épisode fait appel à l’imaginaire et à la pensée créative. « Il commence dans un univers réaliste, mais glisse ensuite dans un monde où tout est possible », ajoute Mme Châtelain.

L’humour et le ton rafraîchissant de l’émission ont aussi contribué à son succès : « La série n’est pas moralisatrice, elle ne dicte pas aux enfants comment penser ou agir », précise Mme Châtelain.

Afin de s’adapter aux usages de la nouvelle génération d’enfants et de parents, Écho Média a très tôt fait le pari du numérique.

En parallèle des diffusions télévisées sur les ondes de Treehouse TV, de Télé-Québec et de Radio-Canada, on trouve sur YouTube des épisodes complets, des compilations et des formats karaoké. Le succès est au rendez-vous puisque les chaînes cumulent plus de 200 millions de vues depuis leur lancement en 2013.

La marque a aussi misé sur le jeu interactif : l’application Toupie et Binou a déjà été téléchargée plus de 165 000 fois. De plus, le site Web est le reflet de tout l’écosystème et centralise activités, vidéos et jeux pour enfants. Mme Châtelain ajoute : « Les parents peuvent laisser leur enfant dans l’espace sécuritaire du site s’ils le souhaitent ou aller sur YouTube : nous leur laissons le choix. »

Le producteur est conscient des caractéristiques propres à son jeune public. L’auditoire préscolaire se renouvelle tous les deux ans, ce qui s’avère à la fois un privilège et un défi.

Privilège, car les mêmes contenus peuvent atteindre plusieurs générations les unes après les autres. « Mais une fois que le plus grand nous quitte, il nous faut aller chercher le plus jeune. Cela se fait à travers des opérations marketing, mais aussi à travers une gestion de la nouveauté pour proposer des contenus variés », conclut Mme Châtelain.

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