L’intelligence artificielle dans les arts: propulseur, menace, ou complément?

De gauche à droite: la directrice de la veille stratégique du Fonds des médias du Canada, Catherine Mathys; le professeur à l'université de Toronto, Steve Engels, la commissaire et critique artistique en nouveaux médias, Shauna Jean Doherty; et le fondateur de Greenlight Essentials, Jack Zhang. Photo: Mitchel Raphael Photography. Conférence analog fonds des médias du canada intelligence artificielle industries créatives
De gauche à droite: la directrice de la veille stratégique du Fonds des médias du Canada, Catherine Mathys; le professeur à l'université de Toronto, Steve Engels, la commissaire et critique artistique en nouveaux médias, Shauna Jean Doherty; et le fondateur de Greenlight Essentials, Jack Zhang. Photo: Mitchel Raphael Photography

Un professeur d’informatique, une commissaire et critique artistique en nouveaux médias et un entrepreneur en intelligence artificielle s’interrogent sur l’intelligence artificielle (IA) dans les industries créatives.

Le Fonds des médias du Canada a récemment produit Analog, une série de conférence ayant mis en vedette une poignée d’experts de l’IA de Vancouver, de Toronto et de Montréal. Les événements ont offert un regard approfondi et nuancé sur les implications de l’IA dans les entreprises artistiques. À Toronto, la directrice de la veille stratégique du FMC, Catherine Mathys, ainsi qu’un professeur d’informatique, une commissaire et critique artistique en nouveaux médias et un entrepreneur en IA développant un logiciel d’analyse de la demande du public ont abordé les nombreux volets du débat entourant l’IA et les arts.

La créativité (re)considérée

Pour réfléchir au rôle de la technologie dans les pratiques créatives, nous devons d’abord définir ce qu’est la créativité. S’agit-il de créer quelque chose à partir de rien? Est-ce une capacité à voir des règles invisibles et à les plier, voire les briser? S’agit-il de remixage et de recontextualisation d’idées déjà connues ou en circulation? Quelles que soient les réponses à ces questions, nous devons aussi nous demander si l’intelligence artificielle joue un rôle positif net dans le processus créatif.

Autrefois, la définition de la créativité était assez simple. Les arts visuels, la musique et les inventions étaient des choses faites par les gens, à l’aide d’outils physiques et de techniques artistiques. De même, la définition de la propriété était plus ou moins routinière. Cependant, en matière de créativité fusionnée avec des machines, c’est une autre histoire. Par conséquent, des questions jadis nettement tranchées ― comme le droit d’auteur et la paternité de l’œuvre ― se trouvent alors au cœur des réflexions de juristes et de praticiens.

Steve Engels, Shauna Jean Doherty et Jack Zhang ont examiné de plus près les contours de la créativité et certaines des considérations commerciales qui s’y rapportent.

Le point de vue de l’informaticien

Steve Engels University of Toronto professor computer sciences
Photo: Steve Engels

Utilisons-nous nos cerveaux créatifs sur des modèles que nous avons déjà vus? Notre créativité est-elle ancrée sur des choses que nous avons déjà faites et aimées? Ce ne sont là que quelques-unes des questions soulevées par Steve Engels, professeur d’informatique à l’Université de Toronto. Son travail en IA trouve ses applications dans des projets comme des jeux pour les aveugles ou pour améliorer les facultés cognitives des personnes âgées, et les programmes qui génèrent de la musique.

Engels s’intéresse au déploiement de l’IA comme outil cognitif ― comme quelque chose qui soutient les processus humains. L’un des défis, dit-il, est de déterminer où se situent les limites entre ce qui est le mieux fait par un humain et ce qui est le mieux fait par une machine.

Il cite comme exemple concret son travail avec la communauté des concepteurs de jeux vidéo de Toronto, qui a expérimenté la musique «sans auteur» ― de la musique générée par un ordinateur formé aux algorithmes. Pour les sociétés de jeux dont les budgets musicaux sont limités, Engels affirme que la solution est «suffisamment bonne» et abordable. Il reconnaît cependant ce qu’il appelle «le problème Britney»: si une IA est entraînée avec des chansons de Britney Spears, il y a une probabilité non nulle que le produit final sonne comme Britney Spears.

«L’IA peut produire du Bach et elle peut produire du Britney, souligne Engels. Elle est entraînée sur un ensemble de données spécifique ― il y a un espace dans lequel elle joue et, quand elle sort de cet espace, elle a tendance à créer des choses qui déraillent et qui ne ressemblent même pas à de la musique.»

Le point de vue de la commissaire

New media art critic and curator shauna jean doherty
Photo: Shauna Jean Doherty

Le rôle des humains dans la créativité est essentiel. Ce n’est qu’en exprimant des aspects de la condition humaine que l’art «parle» aux gens, a souligné Shauna Jean Doherty, commissaire en nouveaux médias et critique d’art. Elle est donc optimiste quant à un avenir dans lequel l’IA croise l’art, mais reconnaît qu’il existe des scénarios à la limite des deux qui représentent de véritables défis.

Elle évoque  l’exemple du collectif d’art français Obvious, à l’origine de la première œuvre d’art basée sur l’IA qui a été vendue aux enchères. Pour citer Hugo Caselles-Dupré, d’Obvious, «nous avons alimenté le système d’un ensemble de données de 15 000 portraits peints entre les 14e et 20e siècles. Le “Générateur” crée une nouvelle image basée sur l’ensemble, puis le “Discriminateur” essaie de repérer la différence entre une image créée par l’humain et une image créée par le “Générateur”. L’objectif est de faire croire au “Discriminateur” que les nouvelles images sont des portraits réels. Ensuite, nous avons un résultat.» L’œuvre qui en a résulté s’est vendue aux enchères en 2018, et ce, pour un prix de plus de 400 000 $, soit plus de 40 fois les estimations les plus optimistes.

La préoccupation de Doherty est que l’IA puisse fétichiser le processus créatif. «Selon les normes humaines, ce n’est pas une grande œuvre d’art, mais selon les normes mécaniques, cela pourrait être acceptable. Mais en tant que critique et commissaire, je ne peux pas me contenter de dire “c’est fait avec l’IA”. Beaucoup de choses se ressemblent vraiment.»

Le point de vue de l’entrepreneur en IA

Greenlight Essentials founder Jack Zhang
Photo: Jack Zhang

En 2016, Jack Zhang, diplômé de l’Université de Waterloo, a développé un système basé sur l’IA qui pouvait évaluer un scénario en fonction de quelque 40 000 variables pour prédire ― et optimiser ― les chances de succès d’un film. Comme l’a expliqué Zhang à l’époque, «avant qu’un seul mot ne soit écrit, nous avons utilisé un programme informatique pour analyser une quantité massive de données afin de voir quels éléments de l’intrigue d’un film étaient corrélées avec un succès commercial. Nous avons donc mis cela en relation avec les données sur les goûts et le comportement du public et avons établi quel type d’histoire attirerait quel type de public.Nous avons transmis cette information aux scénaristes, qui ont travaillé en étroite collaboration avec notre programme informatique pour créer ce scénario.»

Une bande-annonce du film, en l’occurrence un film d’horreur, a été créée pour 30 $. Ne sachant pas à quoi s’attendre, la bande-annonce a été publiée sur Facebook. Résultat: 2,7 millions de visionnements pour un film qui n’existait pas. Autrement dit, il y avait une demande que l’offre ne satisfaisait pas. Zhang y a vu une occasion de marché, qu’il a récemment expliquée en détail dans un épisode de notre série de balados Now & Next.

Le logiciel qu’il a depuis développé va au-delà de l’IA comme facilitatrice du processus de création. Il est également capable de ce qu’il appelle «l’analyse de la demande du public», qui peut commencer par le processus créatif et aller jusqu’au marketing et à la distribution.

Zhang considère le processus de création au cinéma et à la télévision comme un double problème. Il y a le problème systématique, et l’aléatoire ― le premier étant ce qui est connu et le second, ce qui est imprévisible et souvent inexplicable. Comme il l’a expliqué à Analog, son logiciel cherche à régler ce double problème. Cela ne signifie pas qu’il remplace la créativité, mais il permet d’établir des probabilités dans une industrie connue pour être remplie d’inconnu.

Soit dit en passant, le film de Zhang, basé sur une bande-annonce et sur un instinct alimenté par l’IA, a commencé comme un projet de financement participatif sur Kickstarter et est maintenant financé au moyen d’un budget de 3,5 millions de dollars, la production devant commencer au deuxième trimestre de 2020.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here