Marie-Claude Beauchamp: la production jeunesse à l’échelle internationale

En collaboration avec Femmes du cinéma, de la télévision et des médias numériques (FCTMN), FMC Veille part à la rencontre de femmes inspirantes, à l’occasion d’une série de contenus autour de l’entrepreneuriat au féminin dans les industries des écrans. Nous amorçons ce nouveau volet avec le portrait de la société de production d’animation montréalaise CarpeDiem Film & TV, fondée il y a quatorze ans par Marie-Claude Beauchamp. Compte-rendu d’une discussion sous le signe de l’ambition, du rayonnement des marques à l’international et des défis du financement.

Les débuts: « cueillir le jour » en s’appuyant sur les acquis du passé

De son propre aveu, Marie-Claude Beauchamp a toujours eu la fibre entrepreneuriale. Même si son parcours en théâtre, en chant et en danse la destinait plutôt à être devant le public, c’est en arrière-scène qu’elle prend ses marques en fondant sa propre compagnie de théâtre à l’âge de 17 ans. Intuitive, elle comprend que le milieu du cinéma et de la télévision a du potentiel et commence à travailler pour la société Multimedia Group, où elle apprend les rouages de la distribution. Forte de cet acquis, elle fonde alors sa première société, Média Max, qui offre des services d’import-export de contenus audiovisuels et, surtout, de packaging de coproductions internationales.

« À cette époque, le gouvernement canadien était engagé dans la signature de nombreux traités de coproduction, et il y avait clairement une opportunité de développement d’affaires à saisir afin d’“activer” ces ententes. »

Elle rejoindra ensuite les rangs de Prisma, puis de CineGroupe, où, à titre de vice-présidente, elle développe son expertise en production animation et jeunesse. Alors qu’on la sollicite par la suite pour développer différents plans d’affaires pour différentes entreprises, elle préfère développer le sien. Avec un carnet d’adresses international en poche et une solide connaissance de la production et du financement de projets destinés à de jeunes publics, l’aventure de CarpeDiem Film & TV peut commencer.

Au cœur du modèle d’affaires: le développement de marques de portée internationale

La vision derrière CarpeDiem Film & TV est claire: puisque la production jeunesse et famille – et particulièrement la production d’animation – représente à la fois des défis de financement et des opportunités de séduire des publics partout dans le monde, la dimension internationale est au cœur du modèle d’affaires, que ce soit par la coproduction – qui doit demeurer une nécessité au projet – ou par le financement. Et pour se démarquer dans un secteur compétitif dominé par les géants américains, il faut développer des marques solides et authentiques, basées sur des propriétés intellectuelles offrant une valeur ajoutée et se tenir continuellement à l’affut des opportunités du marché.

« Pour sortir des marchés québécois et canadien, il faut se connecter en permanence sur ce qui se fait ailleurs. Pour cela, il faut être présent dans les marchés, tant en cinéma qu’en télévision, lire de multiples sources d’intelligence d’affaires et tisser des alliances avec des entreprises qui fonctionnent de façon similaire à la sienne. »

Aussi, chaque production est désormais conçue comme une entreprise qui doit pouvoir se décliner en plusieurs marques distinctives. La genèse du projet La Guerre des Tuques 3D en est un excellent exemple. Réaliser une version animée d’un film culte québécois était un pari risqué: il fallait à la fois retrouver les fans de la première heure, séduire une nouvelle génération et produire un film de calibre international. Pour atteindre ce triple objectif, CarpeDiem Film & TV a travaillé sur plusieurs fronts.

Si des concours et visites de studio ont permis aux nostalgiques de participer au processus créatif et ainsi s’approprier le visuel du film, c’est la stratégie de recherche de commandites qui a permis d’atteindre un nouveau public. Parmi les principales collaborations, citons le partenariat avec la société Natrel, qui permet la vente de 7 millions de cartons de lait présentant les personnages de La Guerre des Tuques dans toute la province du Québec, ainsi que la mise en marché de tuques par la société Kombi. La commandite devient ainsi le levier financier nécessaire au déploiement de marques de proximité, notamment « La tournée des Tuques », soit six fins de semaine dans huit villes du Québec, où 35 000 enfants renouent avec les plaisirs de jouer dehors en hiver.

Enfin, la stratégie entourant la conception de la trame sonore, avec des artistes québécois reconnus, s’est avérée un facteur de succès non seulement sur le plan local, mais aussi – et surtout – à l’échelle internationale. La formation Simple Plan a été choisie pour la version anglaise dans l’optique de séduire le marché asiatique, où le groupe jouit d’une grande notoriété. La sortie du long métrage sur 4 000 écrans et les 149 millions de vues du film sur la plateforme chinoise Youku sont là pour en témoigner.

« Nous savions dès le départ que le projet ne se résumerait pas à un long métrage d’animation et avons acquis les droits en conséquence. La suite nous a donné raison. »

En effet, la marque « La Guerre des Tuques » a rapidement été déclinée en une comarque, « Les mini-tuques », une série télévisée destinée aux plus jeunes. La musique joue aussi un rôle majeur dans ce projet, et CarpeDiem Film & TV a développé un partenariat avec Musicor pour que le groupe les Cool Kids, formé de jeunes chanteurs âgés de 13 à 16 ans, parte en tournée partout au Canada pendant l’été 2018, soit avant la sortie de son album. Et le déploiement sera suivi d’un second long métrage, La course des tuques.

Par ailleurs, si la concentration de différentes marques au sein de l’entreprise s’avère un atout pour la mise en valeur des contenus, le nerf de la guerre demeure le financement. Ainsi, pour maximiser les occasions de prévente, Marie-Claude Beauchamp fonde au printemps 2018 une nouvelle société de distribution, Pink Parrot Media, laquelle est sise en Espagne et agit désormais comme agent de vente pour les projets de CarpeDiem Film & TV et ceux d’autres producteurs, notamment de la société française Favola Films.

Le côté féminin de la force

Le manque de reconnaissance des femmes entrepreneures, que nous avions déjà évoqué dans un article sur les femmes dans les médias et les technologies, n’est pas un concept étranger à Marie-Claude Beauchamp. Ce qui lui a manqué tout au long de son parcours, c’est la crédibilité financière non seulement parce qu’elle est une femme, mais aussi parce que les institutions financières ne sont pas toujours à l’aise de négocier avec le milieu artistique, où chaque projet est vu comme un prototype. D’ailleurs, elle travaille activement à faire bouger les choses pour que le financement institutionnel s’adapte notamment au sein de l’Alliance Québec Animation dont elle est présidente.

Les différences culturelles sont aussi un enjeu pour une entrepreneure: « Développer le marché asiatique est un travail de longue haleine, mais pour une femme, c’est vraiment un très grand défi. » Cependant, elle est persuadée qu’être une femme l’a aidée dans son parcours: « Je pense que nous sommes plus intuitives et avons un sens aiguisé du multitâche, qui est le propre de ce métier. Pour le reste, il faut, comme tout entrepreneur, croire en sa vision et avoir une idée précise de ce qu’on veut. »

La route serait-elle alors plus facile pour les femmes? « Elle est plus difficile, ce qui nous rend plus battantes et déterminées. » Son métier l’amène à côtoyer beaucoup de femmes qui sont à la tête des programmes jeunesse et famille des télédiffuseurs, mais demeurent sous-représentées dans certains métiers. « Cela rend les mesures paritaires difficiles à respecter pour le moment. Par exemple, il y a encore trop peu de femmes réalisatrices de séries d’animation dans le marché pour répondre aux critères et c’est un réel défi pour les producteurs. »

Elle reconnaît être ambitieuse et vouloir pousser sa petite équipe de dix personnes à se dépasser tout autant, et ce, afin que tous les projets sur la table de CarpeDiem Film & TV rayonnent partout dans le monde. C’est certainement cette détermination qui lui vaut d’être finaliste pour le prix Femmes d’affaires du Québec cette année.

Photos par Sandra Larochelle

 

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