Nintendo à l’assaut des plateformes mobiles: quels seront les impacts ?

Mario, Zelda et Pokémon s’apprêtent à faire le saut sur votre téléphone intelligent. Une nouvelle ère s’amorce pour l’industrie du jeu avec la migration de Nintendo vers les plateformes iOS d’Apple et Android de Google. Assistera-t-on à une redéfinition du modèle d’affaires des jeux sur mobiles?

Le 17 mars dernier, Nintendo a annoncé avoir conclu un partenariat avec l’éditeur de jeux pour plateformes mobiles DeNA, qui lui permettra de rendre disponibles sur les téléphones intelligents et les tablettes numériques les jeux mettant en vedette sa plus célèbre galerie de personnages. Ainsi, après avoir, durant des années, fait la sourde oreille aux investisseurs et vu sa pertinence s’estomper alors que l’industrie se tournait vers de nouveaux modèles d’affaires et types de jeux, voilà que Nintendo a enfin décidé de faire le grand saut.

Or, on ne saurait sous-estimer l’importance et l’impact d’une telle décision par le géant du jeu. Marque intergénérationnelle mondialement établie, Nintendo a en effet tout le potentiel de radicalement réinventer le modèle des jeux gratuits sur mobile (free-to-play, soit des jeux offerts gratuitement où les joueurs doivent cependant acheter des contenus ou niveaux additionnels). Des générations d’adeptes du jeu ont apprécié, et apprécient toujours, les incontournables de Nintendo tels MarioZelda et Pokémon, et pour cause : la qualité de ces jeux demeure à peu près inégalée.

Quel sera l’impact d’une telle annonce sur d’autres poids lourds du jeu sur mobiles tels Supercell (Clash of Clans), King (Candy Crush Saga) et Kabam (Kingdoms of Camelot), non seulement en termes de produits et de qualité, mais aussi de commercialisation? Assistera-t-on à une course contre la montre afin d’acquérir de lucratives licences d’exploitation au cinéma et à la télévision afin de concurrencer les célèbres personnages de Nintendo?

Même si Nintendo continue d’insister sur la pertinence du marché des consoles de jeu (évidemment, puisque la compagnie vend toujours la WiiU et 3DS), on peut tout de même raisonnablement s’interroger à savoir si sa décision incitera, jusqu’à un certain point, les deux autres manufacturiers de consoles (soit Sony et Microsoft) à migrer eux aussi vers les plateformes mobiles.

Certes, tous deux ont d’ores et déjà tâté le terrain du téléphone intelligent de par le passé, en produisant quelques jeux et applications plus ou moins convaincants en lien avec leurs équipements et leurs services de distribution multiplateformes. Or, Nintendo plonge maintenant tête première dans l’univers des jeux sur mobiles (sachant, toutefois, qu’aucun produit n’est à ce jour issu du partenariat avec DeNA) ce qui pourrait forcer ses concurrents à se lancer eux aussi. Le PDG de la compagnie, Satoru Iwata, a annoncé un premier jeu mobile d’ici la fin de 2015 ainsi que quatre autres jeux d’ici 2017.

Incidemment, j’ai déjà de par le passé fait état des jeux sur mobiles comme étant un secteur qui arrivait à maturité. Or, constatant à quel point Nintendo hésitait à y faire son entrée, surtout compte tenu de son attitude somme toute assez conservatrice, le fait que ce soit désormais chose faite tend à valider mon argumentaire.

Un nouveau partenariat

Étudions de plus près les détails du partenariat. Nintendo se lancera dans la création de nouveaux jeux (plutôt que de simplement réutiliser des jeux existants) en exploitant ses personnages connus sur les plateformes mobiles. De son côté, DeNA lui donnera accès à son vaste réseau d’infrastructures et à sa grande expertise. Cela permettra une gestion efficace des jeux de Nintendo en ligne. Les deux entreprises établiront aussi conjointement un service multiplateforme d’adhésion de membres qui permettra de relier les nouveaux jeux et plateformes mobiles aux équipements et logiciels existants de Nintendo.

On peut illustrer le tout ainsi : Apple et Google sont les détaillants qui fournissent l’espace commercial nécessaire par l’entremise de leurs app stores respectifs. DeNA est responsable de l’entrepôt et de la logistique, afin de gérer efficacement d’importantes promotions et l’expédition des produits de l’entrepôt aux tablettes des magasins. Et enfin, Nintendo est responsable de créer lesdits produits prestigieux.

À bien des égards, un tel partenariat est tout à fait logique pour les deux parties. En effet, DeNA peut miser sur ses infrastructures existantes et son vaste savoir en matière de design, d’analyse et de gestion, ce qui permet à Nintendo de minimiser les risques et coûts potentiels associés à sa décision d’affaires. Cela est d’autant plus pertinent lorsqu’on connaît les difficultés passées de l’entreprise en ce qui a trait à produire, pour ses équipements, des services en ligne à la fois excitants et conviviaux.

De son côté, Nintendo permet à DeNA de tirer profit d’une marque solidement établie et de capacités remarquables en matière de conception de jeux – chose certes opportune pour cette boîte qui a vu son statut de chef de file en matière de jeux sur mobiles perdre quelques plumes à l’extérieur du marché japonais au cours des dernières années.

Nintendo peut compter sur une panoplie de personnages classiques qu’elle peut exploiter sur les plateformes mobiles.

À quoi peut-on s’attendre?

Nintendo pourrait prendre certaines décisions fondamentales qui risquent non seulement de redessiner son modèle d’affaires, mais celui de l’industrie dans son ensemble.

En ce qui a trait à l’exécution, on peut se demander à quel point la stratégie de monétisation de l’entreprise sera axée sur les produits et les contenus durables (c.-à-d. les items que l’utilisateur peut acheter et conserver en permanence, tel que les pistes de Mario Kart ou les donjons de Zelda), plutôt que les contenus consommables (c.-à-d. les items que les utilisateurs peuvent se procurer pour une durée limitée, comme ceux qui confèrent au joueur un caractère invincible pendant un certain temps). Or, compte tenu de l’attitude plutôt négative du PGD Satoru Iwata en ce qui a trait aux jeux gratuits free-to-play, il sera intéressant d’observer l’approche de Nintendo face à ce secteur particulier. L’entreprise étudiera-t-elle plutôt d’autres modèles d’affaires potentiels?

Aussi, l’engagement et la détermination de Nintendo en ce qui a trait à la qualité de ses produits sont bien connus, l’entreprise n’hésitant pas à retarder la sortie d’un nouveau jeu afin d’atteindre le niveau de perfection souhaité. Or, une telle approche est tout le contraire de la façon dont opère l’univers du jeu sur mobiles. Ici, on parle plutôt d’un lancement initial mineur. Si on se bute à un échec, mieux vaut le constater rapidement. Si, au contraire, l’initiative se solde par un succès, on lance des mises à jour environ aux deux semaines afin d’encourager les utilisateurs à jouer davantage – et à dépenser davantage. Nintendo parviendra-t-elle à trouver un juste équilibre entre son obsession de la qualité et la réalité des mises à jour régulières?

Aussi, il est à se demander de quelle façon Nintendo entend exploiter les caractéristiques techniques avancées (et en évolution constante) des téléphones intelligents. Sachant à quel point l’entreprise sait faire preuve de créativité, l’anticipation est à son comble. Aussi, pour les adeptes du jeu, toute sortie d’un nouveau Mario/Zelda/Metroid est un événement en soi, puisque Nintendo a toujours su faire preuve de prudence en évitant d’exploiter de façon abusive ses titres et ainsi d’en diminuer l’attrait. Certes, il y a un grand risque de basculer dans un tel abus. D’un autre côté, Nintendo se retrouve aussi face à une opportunité d’injecter un second souffle à des marques plus désuètes telles Punch-OutIce Climber ou Kid Icarus, en leur donnant une présence sur une plateforme davantage adaptée aux jeux de moindre envergure.

La décision de Nintendo d’exploiter l’univers des jeux sur mobiles est certes l’une des nouvelles les plus excitantes pour l’industrie depuis longtemps. Si la façon dont l’entreprise entend s’y prendre soulève certes son lot de questions, Nintendo a tout le potentiel de transformer l’industrie du jeu ou, tout au moins, d’assurer sa pertinence pour les années à venir.

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