Parlons télé canadienne avec les Américains

Google et Netflix vont participer à l’audience publique du CRTC Parlons télé : une conversation avec les Canadiens qui débute le 8 septembre prochain pour discuter des interventions qu’ils ont déposées  dans le cadre de cette vaste consultation (dont nous avons parlé dans un billet récent). Le Conseil entendra également The Walt Disney Company.  Selon la première version de l’ordre du jour, Amazon – qui n’a pas déposé d’intervention – devait participer à l’audience mais son nom a été retiré de l’ordre du jour révisé le 7 août.

C’est donc trois géants américains qui discuteront de l’avenir de la télévision canadienne avec le CRTC cet automne.

Le CRTC a lancé Parlons télé il y a près d’un an dans l’optique de sonder le public sur des changements qu’il propose d’apporter au système de télévision. On devrait donc y parler de changements, mais, dans les faits, Google, Netflix et Disney plaideront en faveur du maintien d’un certain statu quo; ils revendiquent le maintien de mesures et de décisions qui, selon leur analyse, leur permettent de contribuer aux objectifs de la Loi sur la radiodiffusion du Canada, et ce, à l’avantage du système et des consommateurs à la fois.

Google et Netflix comparaîtront pour défendre le contenu de leurs interventions. Selon ces deux géants, il serait inutile de soumettre les services par contournement à la réglementation puisqu’ils ont fait la preuve de leur capacité à combler les besoins du public et de la capacité des forces du marché à favoriser la création de contenu canadien de qualité.

Pour sa part, dans son intervention, Disney plaide en faveur du maintien de la substitution simultanée – la règle qui oblige un télédiffuseur à remplacer temporairement le signal d’une chaîne de télévision américaine par celui d’une chaîne canadienne lorsque la même émission y est diffusée au même moment.

GOOGLE ET NETFLIX FÉLICITENT LE CRTC

Les deux entreprises américaines seront précédées par les auteurs d’une étude qu’elles ont commandée conjointement et déposée avec leurs interventions. Cette étude a été menée par la firme de consultants Lemay-Yates Associés (LYA) et s’intitule The Evolution of TV and New Media in Canada.

Les représentants de Lemay-Yates Associés seront présents à l’audience pour présenter ce document. Après avoir passé en revue l’évolution des technologies, les pratiques de consommation du contenu vidéo et la réglementation en vigueur au Canada, l’étude conclut que le CRTC a eu raison de ne pas réglementer les activités de radiodiffusion des entreprises de nouveaux médias et recommande le maintien de cette approche :

[traduction] À notre avis, le CRTC a eu raison de ne pas réglementer les activités de nouveaux médias au fil des années et cette approche satisfait les objectifs de la Loi sur la radiodiffusion du Canada. Étendre la portée du cadre actuel pour y inclure les nouveaux médias nuirait probablement à l’innovation en matière de contenu en ligne au Canada et risquerait de forcer diverses organisations et initiatives à mettre en veilleuse des activités émergentes, qu’elles soient actives dans les médias à l’heure actuelle ou non.

Pour Google et Netflix, en agissant ainsi, le CRTC a favorisé l’innovation et le développement d’une offre de contenu canadien en ligne très riche que ces deux entités américaines ont contribué à diffuser au Canada et partout dans le monde.

Cela dit, ni Google ni Netflix ne quantifient vraiment ce contenu canadien dans leurs interventions respectives, ce qui représente une omission un peu étonnante pour ces maîtres de l’algorithme.

Netflix fait valoir que ses vidéothèques contiennent une quantité considérable de contenu canadien. Il lui est impossible de quantifier ce contenu entre autres raisons parce que l’information permettant d’établir si un titre est canadien en vertu du système de certification du contenu canadien n’est pas toujours accessible quand le titre fait partie d’un forfait et parce qu’il est difficile de déterminer le taux précis de contenu canadien de vidéothèques qui se transforment constamment, au gré du renouvellement (ou non) de droits en fonction des intérêts des abonnés (justement calculés par ces fameux algorithmes).

Google, pour sa part, rappelle que plus d’un milliard de vidéonautes regardent plus de six milliards d’heures de vidéo chaque mois sur sa plateforme YouTube à partir de centaines de millions d’appareils fixes et mobiles et que 100 heures de vidéo y sont téléversées chaque minute.

Le contenu canadien réussirait à se tailler une place dans cet univers aux statistiques vertigineuses : selon Google, les Canadiens téléverseraient chaque mois davantage de contenu sur YouTube que ce que les principaux réseaux canadiens de télévision diffusent en dix ans.

Les modèles d’entreprise de YouTube et de Netflix sont très différents, tout comme l’expérience que chacun propose aux utilisateurs. À cet égard, le simple fait qu’ils aient co-commandité une analyse de l’évolution de la télévision et des nouveaux médias au Canada est déjà intéressant en soi.

DISNEY : ATTENTION À LA « NORD-AMÉRICANISATION » DU MARCHÉ DES DROITS

Dans son intervention, le premier groupe de divertissement en importance au monde se porte à la défense de la substitution simultanée qui a permis de développer un marché distinct des droits de la télévision privée pour le Canada.

Selon Disney, [traduction] « il est essentiel que la substitution simultanée soit minimalement maintenue, voire renforcée par la substitution non simultanée, afin de préserver l’intégrité des droits de diffusion acquis par des radiodiffuseurs canadiens. » C’est essentiel, voire fondamental, pour le système canadien de télévision, parce que cela permet aux télédiffuseurs canadiens d’offrir ce qui se fait de meilleur au monde tout en garantissant que le système continuera à offrir des emplois, des émissions canadiennes et un point de vue canadien.

Pour Disney, la disparition de la règle de la substitution simultanée aurait pour résultat d’empêcher les radiodiffuseurs canadiens de protéger intégralement leurs droits acquis et encouragerait inévitablement la « nord-américanisation » du marché des droits de télévision. Leur coût, calculé en fonction d’un amortissement sur la base d’un auditoire beaucoup plus vaste que celui du marché canadien, deviendrait prohibitif.

On peut s’étonner de voir une entité étrangère défendre une règle protégeant les télédiffuseurs canadiens, mais il faut savoir qu’elle a contribué à créer au Canada un marché de la programmation étrangère qui valait, en 2012, 1,5 milliard de dollars : 1,14 milliard de dollars en achats d’émissions étrangères par les télédiffuseurs privés canadiens et 355 millions de dollars en paiements d’affiliation versés par les distributeurs canadiens aux services de programmation étrangers (comme par exemple, CNN, A&E, TLC)*.

L’audience Parlons télé se déroulera à Gatineau à compter du 8 septembre et durera deux semaines. Il sera intéressant de voir si la comparution en ouverture de ces géants mondiaux – que certains intervenants qualifient de menaces pour la viabilité du système canadien – dictera le ton des discussions qui suivront.

* Pour plus d’information à ce sujet, lire la section intitulée « Protection permanente du marché des droits » du rapport Naviguer sur les eaux de la convergence publié par le CRTC en 2010.

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