Patreon et Drip : analyse de deux plateformes de financement participatif par abonnement

Si on vous disait qu’il existe un modèle permettant d’être maître de votre création et, éventuellement, de pouvoir quitter votre boulot de jour, à défaut d’y croire vraiment, avouez que vous voudriez en savoir plus! Ce modèle, c’est celui du financement participatif par abonnement, propulsé par Patreon et maintenant Drip, une nouvelle acquisition de Kickstarter.

De nombreux créateurs et organismes sont intrigués par ce modèle qui promet enfin une entrée d’argent régulière. Pour les artistes, on parle d’une rémunération qui s’apparente à un salaire mensuel. Pour plusieurs, c’est impensable, car on s’est fait à l’idée que le Web et la captation de la valeur étaient deux choses difficilement conciliables.

Mais – parce qu’il y a un gros « mais » – si Patreon était l’auteur d’une recette miracle, ça se saurait!

Avant d’aborder ce qui cloche, voici ce qu’il faut savoir sur son fonctionnement.

Deux plateformes et un modèle séduisant

Fondée en 2013 par Jack Conte, un artiste indépendant, la plateforme Patreon est la référence en matière de financement participatif par abonnement.

À l’époque, Conte connaissait un certain succès sur YouTube, grâce à ses vidéos musicales. Pedals, une vidéo présentant un robot dansant fait à la main, a été vue à plus de 2 millions de reprises à ce jour. Pas de doute, l’artiste était en mesure d’utiliser ses créations pour fédérer un public, mais l’argent ne suivait pas.

Pour Pedals, qui lui a coûté 10 000 $ à produire, il n’a récolté que quelques centaines de dollars… Voilà d’où lui est venue l’idée d’un modèle moins sauvage, qui propose aux adeptes de s’engager à titre de membres, ou plutôt de « bienfaiteurs ou mécènes », moyennant un revenu mensuel ou un paiement à la livraison du produit.

À ce jour, plus de 108 000 créateurs animent la plateforme Patreon, et près d’un million de donateurs ont financé leur travail à la hauteur de 150 millions de dollars en 2017.

Quant à Drip, c’est la petite nouvelle dans le domaine de l’abonnement à la création. Cette plateforme de sociofinancement a été rachetée par Kickstarter en 2015, dans le but d’en faire une entité plus axée sur l’interaction au sein de la communauté artistique et moins sur la vente d’un produit. La seule chose à vendre, c’est l’abonnement au travail du créateur qui, comme c’est le cas avec Patreon, n’a pas à atteindre son objectif pour toucher son argent.

Drip offre un gros plus : comme elle est intégrée à Kickstarter, les abonnés de cette dernière n’ont pas à s’inscrire une seconde fois. Par contre, elle ne dessert pour l’instant que des créateurs invités. L’ouverture publique est prévue pour 2018.

À qui s’adresse ce modèle?

La réponse simple est celle-ci : aux créateurs qui produisent sur une base régulière, toutes disciplines artistiques et médiatiques confondues.

À la différence du modèle par dons proposé par les géants du sociofinancement (Kickstarter, Indiegogo, Fundrazr, etc.), le financement participatif par abonnement se fait de manière continue, généralement sur une base mensuelle.

Plutôt que mener une campagne de 30 jours, dans le but d’amasser 20 000 $ pour la production d’un court métrage, l’abonné à Patreon ou à Drip s’engage à livrer du contenu exclusif à intervalles réguliers en échange de petits montants d’argent. Le contributeur peut donc soutenir un créateur qu’il aime à titre de mécène, et le lien qui les unit est appelé à durer plus longtemps que dans le cas d’une campagne par projet.

Par exemple, Mike Ward y distribue chaque mois ses balados enregistrés au Bordel Comédie Club de Montréal, moyennant 2 $ pour la version audio et 3 $ pour la version vidéo. À ce jour, il bénéficie de l’appui de 3 177 donateurs, qui lui versent au minimum 6 354 $ par mois — auxquels il faut soustraire une commission de 5 %. C’est une entrée d’argent non négligeable.

Patreon offre également le modèle « par création », c’est-à-dire un revenu versé à la pièce, qui peut être hebdomadaire ou bimensuel. Cependant, les porteurs de projets sont invités à expliquer pourquoi ils adoptent cette démarche plutôt que la démarche mensuelle (approche favorisée par 77 % des abonnés) de même qu’à établir à quelle fréquence ils espèrent livrer leurs trésors afin de gagner la confiance de leurs éventuels mécènes.

Quoi en penser? Ça marche ou pas?

L’un des principaux problèmes que pose ce modèle est qu’il est infiniment séduisant (la promesse d’un revenu récurrent), mais ne convient pas à tous les artistes puisqu’il faut idéalement livrer quelque chose de pertinent chaque mois.

Par contre, il ne faut pas oublier que les contributeurs qui utilisent ce modèle financent le processus de création ET l’accès à la communauté d’un créateur. Par exemple, bien qu’il soit possible de s’abonner gratuitement au balado de Mike Ward sur iTunes, certains préféreront s’inscrire à Patreon et offrir 2 $ par mois, pour témoigner de leur appréciation.

Les 150 millions de dollars versés via Patreon en 2017 ne concernent cependant qu’une infime partie des créateurs présents sur la plateforme. À l’instar de notre société, un très faible pourcentage d’entre eux touche le gros lot, soit des milliers de dollars par mois; la grande majorité ne récolte même pas 100 $ par mois.

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Comment figurer parmi les créateurs les mieux rémunérés sur la plateforme Patreon?

En jetant un coup d’œil aux statistiques de janvier 2018 sur Graphtreon, une plateforme qui collige des données sur Patreon, on constate :

  • que la grande majorité des créateurs (87 %) reçoit un revenu mensuel en deçà du salaire minimum, c’est-à-dire moins de 1 000 $;
  • qu’une faible proportion de créateurs (2,9 %) bénéficient de l’appui de 1 000 abonnés ou plus, tandis que la majorité compte moins d’une centaine d’abonnés (61,2 %);
  • que les dix créateurs les mieux rémunérés font dans le balado, la vidéo ou le jeu vidéo.

Tirer profit des communautés d’abonnés

Quel avenir pour Patreon en 2018? La plateforme a encore de beaux jours devant elle, car son modèle est séduisant et pertinent, dans la mesure où le modèle de financement participatif par abonnement est plus axé sur le travail en communauté que le modèle par dons, qui ne dure qu’un moment. Encore faut-il que l’artiste sache fédérer et fidéliser une communauté autour de son entreprise.

Patreon semble l’avoir compris, et c’est pourquoi elle a lancé Lens, une application à la Snapchatqui permet aux donateurs d’accéder aux coulisses de la création et à des contenus exclusifs.

Reste à savoir pour qui cet outil sera le plus utile : le petit groupe de créateurs financés par des milliers ou les autres, qui représentent une majorité et qui peinent probablement à joindre des contributeurs en dehors du cercle des amis et de la famille? À première vue, Lens tend davantage à répondre aux besoins d’animation et de gestion de communautés des premiers, ceux qui génèrent d’importants revenus, plutôt qu’à pallier le manque de visibilité des seconds.

Cela dit, il ne serait pas étonnant que d’autres plateformes se lancent à leur tour dans la création d’outils de marketing relationnel, car le financement participatif repose d’abord et avant tout sur une approche stratégique à la communication.

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