Petites antennes, grandes questions – Aereo bouscule la donne aux États-Unis

—Une vue rapprochée des minuscules antennes d'Aereo

Vous connaissez Aereo ? Cette entreprise américaine, qui fabrique de petites antennes et des applications, est en train de faire gronder les grands réseaux américains alors qu’elle n’offre ses services que depuis un an à New York, et depuis peu à Boston.

L’idée derrière Aereo est assez simple. Plutôt que de sortir les oreilles de lapin ou les grandes antennes sur le toit de votre maison, Aereo vous propose de louer une toute petite antenne, pas plus grande qu’une pièce de 25 cents, qui captera pour vous les signaux hertziens des grands diffuseurs nationaux. L’entreprise a construit de grands centres de données, où ces antennes sont rangées et stockées, vous évitant toute installation complexe ou encombrante. Pour recevoir le signal chez vous, Aereo vous offre une connexion Internet à haut débit permettant de visionner en direct le signal capté par cette antenne, que ce soit sur tablette, téléphone intelligent ou écran télé (iOS seulement pour l’instant, au moyen d’une boîte comme Apple TV ou Roku). De plus, Aereo vous offre de stocker, comme un enregistreur conventionnel, les programmes que vous aurez choisi de regarder sur demande et vous permet de revenir sur la programmation des sept derniers jours, pour rattraper les émissions que vous n’aurez pas vues. Par l’entremise d’une interface ressemblant en tous points aux guides de programmation usuels, vous pourrez donc choisir le direct ou les enregistrements, et ce, à partir de votre écran intelligent préféré. Cher ? Les forfaits vont de 8 $US à 13 $US par mois.

Comme Aereo est une « antenne », elle ne vous laisse capter que les signaux qui sont à proximité de chez vous, à proximité de l’adresse que vous aurez transmise au moment de votre abonnement-location au service. En vous géolocalisant par votre adresse IP ou par GPS, Aereo sait où vous êtes et quels sont les signaux ou programmes que vous avez le droit de visionner au moyen de son service. Vous êtes de New York, où le service est offert depuis un an, ou de Boston, où il y est depuis quelques jours ? Vous ne pourrez pas capter les signaux si vous vous éloignez physiquement de la zone de diffusion hertzienne de votre abonnement d’origine.

Une brèche dans la réglementation américaine

Simple ? Pas vraiment en fait puisque, depuis les tout débuts d’Aereo, les réseaux de diffusion et de distribution traditionnels des signaux de télé hertzienne sont sur le sentier d’une grande guerre juridique, une guerre dont ils ont perdu les premières manches. En effet, la United States Court of Appeals for the Second Circuit a tranché en faveur d’Aereo devant près d’une vingtaine de plaignants, y compris les énormes CBS, NBC, ABC et Fox, qui argumentaient que la petite entreprise volait la propriété intellectuelle des diffuseurs. Le jugement se lit comme suit :

« Il est incontestable que la transmission d’une émission de télévision captée par une antenne de toit sur le téléviseur du salon d’un individu est privée puisque seul l’individu en question reçoit la transmission de l’antenne, ce qui assure que l’auditoire potentiel de la transmission ne sera composé que d’une personne. Les demandeurs n’ont présenté aucun motif permettant de croire que la situation est différente si l’antenne de toit est louée à Aereo et que ses signaux sont transmis par Internet [traduction]. »

Devant ces rebuffades juridiques, qui ont en fait mis le doigt sur un des très rares trous dans la réglementation américaine de la Federal Communications Commission, les réactions ont été polarisées. Quelques diffuseurs, dont Fox et CBS, ont annoncé qu’ils étaient tentés d’éliminer la diffusion hertzienne pour ne diffuser que par câble. Cela remettrait en question les conditions mêmes de leur licence. D’autres ont émis de grandes craintes devant la fonte des redevances que les affiliés paient aux maisons mères pour obtenir le droit de retransmettre localement les signaux. Enfin, des entreprises de distribution câblée comme Time Warner Cable songent à copier le modèle d’affaires d’Aereo si la légalité de son déploiement est confirmée.

À Boston, où le signal est accessible depuis le 30 mai, la réaction des premiers utilisateurs est plutôt dithyrambique, même si la résolution d’image offerte est limitée et si, bien entendu, les contenus des chaînes câblées payantes ne sont pas offerts. Aereo prévoit d’ores et déjà offrir ses services sur une vingtaine de marchés aux États-Unis, et ce n’est que le début.

Mais il n’y a pas que les sociétés comme Aereo qui remettent le hertzien au cœur des grands débats structurels et technologiques sur l’avenir des modèles de distribution. Autant au Canada qu’aux États-Unis ou en Europe, les signaux hertziens sont convoités par les fournisseurs de signaux cellulaires pour subvenir à la trop grande demande de certains programmes au moment de diffusions événementielles en direct comme les grands rendez-vous sportifs. Lors du prochain Super Bowl par exemple, NBC et Verizon proposeront encore une application mobile qui diffusera le match en direct. Elles devront négocier un virage marqué vers l’utilisation du hertzien en complément afin de pourvoir à la très grande demande. Ici comme ailleurs, le hertzien contribue au développement des infrastructures Internet à haut débit lorsque le déploiement du réseau filaire est trop cher. Mais un géant comme Google, qui poursuit le déballage de son réseau Fiber, s’y intéresse aussi.

La question hertzienne en Europe

Au sein de la Commission européenne, la question du hertzien et de son utilisation dans un bouquet technologique est à l’ordre du jour depuis plusieurs années. Dans le livre vert « Se préparer à un monde audiovisuel totalement convergent : croissance, création et valeurs » publié le 24 avril dernier, ces questions sont au premier plan : « La convergence soulève maintenant la question du rôle futur de la radiodiffusion hertzienne dans la fourniture de tels services. De plus en plus, les opérateurs du secteur étudient des modèles hybrides combinant les avantages du haut débit pour ce qui est d’offrir à chacun du contenu à la demande, avec les performances de la radiodiffusion pour ce qui est de mettre du contenu (événements sportifs ou divertissements en direct) à la disposition d’un grand nombre de personnes en même temps. »

En effet, les services hybrides « broadcast and broadband », ou HbbTV, qui sont implantés et commercialisés en Europe sont en plein essor; ces services combinent l’utilisation des antennes et d’Internet à l’intérieur d’une même boîte, donnant accès aux signaux hertziens des diffuseurs publics, à certaines chaînes numériques et, bientôt, à des chaînes Internet : « HbbTV (Hybrid Broadcast Broadband TV) est une norme de l’ETSI qui est appliquée par un certain nombre de radiodiffuseurs, de fournisseurs de contenu, d’opérateurs de réseau et de fabricants d’appareils grand public en Europe afin de faire le lien entre radiodiffusion et Internet à haut débit pour fournir du contenu. L’une des fonctionnalités de la HbbTV est de déclencher la fourniture de contenu à haut débit par le signal radiodiffusé. »

D’autres projets se développent en parallèle au Royaume-Uni. Parmi eux, YouView est en train de se démarquer par ses partenariats, son offre, son modèle d’affaires et par son interface. Lancé en juillet 2012, YouView se présente comme la suite logique et technologique des services Freeview, un immense succès depuis 10 ans, et du iPlayer de la BBC. Freeview offre à très bon marché la possibilité de visionner, archiver, ratrapper et archiver la programmation des services publics et privés sans abonnement à un service filaire ou satellite; le boîtier, l’enregistreur ou la télévision avec service intégré sont branchés à une antenne conventionnelle. Mais ce service offre des images de moins bonne qualité que le câble et le satellite, et ne permet pas d’interactivité.

Nommé tout d’abord Project Canvas, le service YouView, offrant deux types de branchements (antenne et Internet), a été déployé après six ans de développement et de négociations complexes entre partenaires : la BBC, Channel 4, ITV et Arqiva, ainsi que les fournisseurs Internet BT et Talk Talk. Après un an de fonctionnement, YouView est un service qui compte maintenant près de 500 000 utilisateurs. Le service offre des interfaces de programmation et de commande sur écrans intelligents iOS, et très bientôt sur Android. Certains observateurs des médias britanniques restent cependant aux aguets.

Ressource publique, dividende numérique, canal d’interactivité comme dans le cas d’applications synchronisées ? Qu’en sera-t-il du hertzien à court et moyen terme ? Restons à l’écoute.

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