Rapport de surveillance des communications 2014 du CRTC

Le bulletin de santé d’un système en quête d’équilibre

Le CRTC a rendu public le troisième et dernier volet de son Rapport de surveillance des communications 2014 le 16 octobre dernier.

Les médias d’information ont surtout relevé les éléments du rapport qui concernent le consommateur. Voici quelques grands titres : « Les Canadiens dépensent davantage en services de communication » (de 185 $ à 191 $ par mois) et les principaux facteurs de cette croissance sont les services de données sans fil et d’itinérance (en hausse de 20 %); et « Les Canadiens se ruent vers les téléphones intelligents et les tablettes » – maintenant que près de 40 % des Canadiens possédaient une tablette en 2013.

Cependant, le Rapport de surveillance des communications du CRTC se veut avant tout un bulletin de santé annuel des secteurs canadiens de la radiodiffusion et des télécommunications, deux secteurs qui – après avoir longtemps évolué en parallèle – forment aujourd’hui un seul et unique écosystème à force de convergence des technologies et d’évolution des usages.

Et qui dit écosystème dit recherche de stabilité. Un écosystème, peut-on lire dans Wikipédia, est en bonne santé quand les unités qui le forment sont en équilibre.

Dans un écosystème, les unités interagissent entre elles pour préserver l’intégrité, la structure et le comportement du système complexe auxquel elles appartiennent. Dans l’écosystème des communications, cette recherche d’équilibre et de stabilité se décode dans certaines tendances, en particulier dans les résultats à la baisse de la télévision traditionnelle, de la télédiffusion et de la téléphonie filaire. Le tout est rééquilibré par la croissance de la télévision spécialisée, des services de télécommunications sans fil et des services Internet.

Financement de la télévision : le déclin d’un modèle

En dix ans, les revenus de l’ensemble du secteur de la télévision ont augmenté de 58 % (ayant passé de 10,8 milliards de dollars en 2003 à 17,1 milliards en 2013). Cependant, cette augmentation a surtout profité à la télévision spécialisée, payante, à la carte et sur demande : en 2003, les revenus publicitaires engrangés par ce segment représentaient 15 % des revenus totaux de l’industrie. En 2013, ils en constituaient 21 %, tandis que la part des revenus publicitaires de la télévision traditionnelle est passée de 54 % à 34 % des revenus totaux. Quant à la part des revenus attribuable aux abonnements, elle a augmenté de 31 % à 45 %. Résultat : la télévision spécialisée accapare maintenant la majorité (66 %) des revenus du secteur de la télévision.

Revenus de la télévision traditionnelle, spécialisée, payante, à la carte et sur demande
Source : Rapports de surveillance des communications du CRTC

Un autre indicateur de cette domination de la télévision spécialisée est que les revenus publicitaires globaux ont baissé en 2008 et 2009. Ces baisses ont été imputables en partie à la conjoncture économique d’alors. Les revenus ont ensuite repris un peu de vigueur en 2010, mais ont recommencé à baisser en 2012. Toutefois, ce sont les revenus de la télévision traditionnelle qui sont à la baisse, tandis que ceux de la télévision spécialisée poursuivent une croissance modeste.

Les revenus issus de la publicité télévisée sont en déclin, d’après les données[1] publiées par le Bureau de la publicité interactive (IAB Canada) en septembre : en 2014, la publicité numérique a représenté la part du lion des dépenses publicitaires, dépassant celles de la publicité télévisée de 138 millions de dollars, et ce, pour la toute première fois. Selon l’IAB, la croissance à deux chiffres devrait se poursuivre en 2014, l’augmentation prévue se chiffrant à 14 %.

La télévision a encore de l’avenir, mais son avenir passera de plus en plus par le modèle par abonnement. Prenons l’exemple de cette annonce récente d’une association entre Rogers et l’iconoclaste mais néanmoins puissante Vice Media pour le lancement du Vice TV Network, sur ce que le PDG de Vice a qualifié de « Sainte-Trinité » de la convergence : mobilité, Internet et télévision.

Modes de distribution des contenus audiovisuels : remplacement des tuyaux

En 2003, 9,8 millions de foyers étaient abonnés à des services de distribution de télévision. En 2013, ils étaient 11,9 millions. Les revenus de ces services sont passés de 5,4 milliards de dollars à 9 milliards de dollars au cours de la même période.

Fin juin, aux États-Unis, le nombre d’abonnés à Internet via l’une des neuf plus importantes entreprises de câblodistribution a légèrement dépassé celui des abonnés aux services de télévision de ces entreprises. Selon certains observateurs, un point de bascule a été franchi.

Un indicateur comme celui-là a sans doute incité la Federal Communications Commission (FCC) à lancer, le 28 octobre, les premiers jalons d’une révision des règles pour permettre à des services de distribution par Internet comme Aereo d’avoir les mêmes droits que les câblodistributeurs et de négocier un accès aux contenus télévisuels.

Au Canada, le nombre d’abonnés à la télévision par câble (7,4 millions), en décroissance depuis 2012, dépasse encore celui des abonnés à Internet par câble (5,9 millions).

Cependant, les abonnements à la télévision par câble ont diminué de 3 % en 2013 (de 0,1 % pour l’ensemble des EDR), tandis que la croissance annuelle du nombre d’abonnés aux services Internet (tous types de fournisseurs confondus) demeure relativement stable à environ 3 %, c’est-à-dire trois fois le taux de croissance de la population canadienne. Les entreprises de câblodistribution dominent la fourniture d’accès à la télévision et à Internet avec un peu plus de la moitié des abonnés dans chaque segment.

Pendant ce temps, l’auditoire…

Le rapport du CRTC contient également des indicateurs de l’évolution de nos pratiques de consommation des contenus audiovisuels. Par exemple, les deux tableaux ci-dessous sont intéressants à mettre en parallèle : la moyenne nationale des heures d’écoute hebdomadaire des Canadiens âgés de 18 ans et plus pour la télévision traditionnelle et pour la télévision par Internet. Le graphique sur la télévision par Internet compare la moyenne d’écoute hebdomadaire des personnes qui regardent la télévision par Internet chaque semaine à celle de l’écoute nationale de la télévision par Internet.

Alors que le rapport indique que l’écoute de la télévision traditionnelle a diminué au cours des trois dernières années, l’écoute de la télévision par Internet a augmenté de manière considérable.

Ces résultats sont en adéquation avec les conclusions d’une étude d’Ad hoc recherche menée à partir des commentaires recueillis auprès de consommateurs canadiens dans le cadre de groupes de discussion menés dans huit grandes villes canadiennes. Les nouvelles technologies modifient les habitudes de consommation et rendent le contenu plus accessible : la majorité des participants a affirmé écouter davantage de films et de séries qu’il y a deux ans. L’écran de télé demeure l’écran de prédilection à la maison, mais il est aujourd’hui alimenté par une multitude d’appareils, dont par l’ordinateur portable en tête de liste, ce qui permet un accès direct à diverses sources de contenu. Le téléphone intelligent et la tablette électronique suivent de près.

Et quelle est la nature du contenu consommé par les Canadiens sur cette multitude d’écrans? Selon un tableau détaillé présenté dans le rapport du CRTC, qui répartit les 29 heures passées chaque semaine devant l’écran de télévision par genre, par marché linguistique et par origine, les émissions les plus écoutées sont les émissions dramatiques et comiques, ce qui n’est pas surprenant. Elles constituent 41 % de l’écoute hebdomadaire dans le marché anglophone et 39 % dans le marché francophone.

En ce qui concerne le contenu canadien des émissions écoutées chaque semaine dans les deux marchés linguistiques, il n’est pas plus surprenant de constater que, dans le marché anglophone, 43 % des émissions écoutées sont canadiennes, tandis que ce taux atteint 61 % dans le marché francophone. L’attachement des Francophones à leur télévision est bien documenté et explique en bonne partie la moins forte pénétration de services comme Netflix dans ce marché. Cependant, cet attachement n’est pas éternel comme en fait foi la lente érosion du taux de contenu canadien des émissions dramatiques et comiques – lequel est passé de 35 % en 2004 à 29 % en 2013 (se rapprochant ainsi des 20 % du marché anglophone). On l’a vu, la télévision traditionnelle a perdu du terrain au profit de la télévision spécialisée, en termes tant d’écoute que de revenus. Par ailleurs, la télévision spécialisée diffuse beaucoup moins de contenu canadien.

Un écosystème tend vers la stabilité. Parfois, cet équilibre est toutefois bouleversé par une nouvelle espèce envahissante, un colonisateur venu d’ailleurs qui – pour assurer sa pérennité – doit se déployer dans de nouvelles régions. Dans l’écosystème des communications, ces nouveaux services qui échappent à la réglementation du CRTC ont déjà apporté leur part de perturbations.

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