Dans le dernier Rapport sur les tendances du Fonds des médias du Canada (FMC), intitulé Le défi du grand flou, nous indiquions que la télévision – à l’instar de la musique, de l’édition et du jeu – devient progressivement un média sur demande en raison de la distribution numérique.

Nous y décrivions une tendance de plus en plus lourde vers l’écoute d’une télévision 100 % numérique et un « point de bascule » depuis que, selon des données américaines, les abonnés à Internet sont maintenant plus nombreux aux États-Unis que les abonnés à la télévision par câble. Au Canada, des données laissent entrevoir un virage similaire à relativement court terme.

Selon le rapport Content Economics 2014 d’iDate, l’industrie mondiale de l’audiovisuel a généré en 2013 31 % de ses recettes des diverses formes de distribution de contenu vidéo en ligne. PricewaterhouseCoopers prévoit qu’aux États-Unis, d’ici 2018, les produits vidéo en ligne destinés aux consommateurs (c.-à-d. la diffusion vidéo en continu, la vidéo sur demande et les services transactionnels) généreront des recettes de 13,8 milliards de dollars, dépassant ainsi les recettes totales générées par l’industrie cinématographique. L’exercice 2015-2016 serait-il « l’année de la vidéo sur demande par abonnement (VSDA) » au Canada grâce à l’arrivée de Shomi et de CraveTV, étant donné qu’un tiers (33 %) des Canadiens sont déjà abonnés à Netflix?

Le virage vers l’écoute d’une télévision 100 % numérique a aussi amplifié l’importance de mesurer la consommation de contenu en ligne avec précision. La décision prise par l’association allemande AGF – qui fournit les cotes d’écoute officielles de la télévision – d’inclure YouTube dans ses données d’écoute (une première mondiale) reflète l’étendue de la convergence entre la télévision et le contenu vidéo en ligne. Pourtant, si plus personne ne remet en question l’importance de la distribution numérique, un grand flou demeure quant aux répercussions de ce virage sur la survie du modèle économique de la télévision.

À ce jour, la transition vers le numérique a entrainé une optimisation des services, une rationalisation des processus, l’accroissement des efficacités organisationnelles et un recours moindre aux intermédiaires. Cependant, comme nous le soulignions dans Le défi du grand flou, cette transition a aussi révélé certains paradoxes. Malgré une diversité de choix sans précédent, la durée d’attention des utilisateurs tend à diminuer. La distribution numérique donne accès à un plus grand nombre de marchés internationaux, mais elle a une incidence majeure sur la gestion traditionnelle des droits – une incidence qui se fait sentir au cœur des modèles nationaux de l’industrie de l’audiovisuel. De plus, nous continuons d’observer une standardisation des préférences culturelles à mesure que des franchises américaines de premier ordre (principalement de la télévision) exercent une influence sur les normes mondiales et le goût des auditoires. Enfin, la technologie numérique s’est soldée par l’abaissement des obstacles aux nouvelles formes de concurrence, particulièrement en ce qui concerne le contenu généré par l’utilisateur (CGU), contribuant ainsi à une démocratisation des médias. Par contre, les grands joueurs de l’industrie poursuivent leur consolidation et cherchent à renforcer leur position de monopole mondial.

Six tendances

La présente mise à jour a pour but d’affiner les observations et les conclusions exposées ci-dessus en déchiffrant les tendances suivantes :

  1. Les « bulles de filtre » et la dépendance grandissante aux recommandations basées sur des algorithmes formulées par les plateformes dominantes;
  2. La mondialisation du contenu et l’intégration croissante des marchés numériques;
  3. De nouveaux formats de contenu découlant de l’évolution des habitudes et des comportements des consommateurs;
  4. La divergence des pratiques de consommation médiatique : il demeure incertain si les auditoires de la prochaine génération retourneront un jour à des habitudes d’écoute « traditionnelles »;
  5. L’avènement de « marchés numériques » pour négocier les droits cinématographiques et télévisuels;
  6. L’essor d’alliances stratégiques et de nouveaux concurrents pour faire contrepoids au pouvoir de marché des géants du Web.