Sesame street: 50 ans au service de l’imaginaire et de l’apprentissage

Elmo, Cookie Monster, Big Bird et leurs camarades font désormais partie de l’imaginaire collectif, et ce, à l’échelle internationale. À l’occasion de l’année de célébration de son cinquantième anniversaire et de la récente annonce de sa collaboration avec le service Apple TV, retour sur les réalisations et les succès de l’iconique série américaine Sesame Street.

Le 21 mars 1968, la Carnegie Corporation of New York, la Fondation Ford et le département d’Éducation américain publiaient un communiqué de presse conjoint annonçant la création du Children’s Television Workshop (le nom officiel de Sesame Street jusqu’en 2000), une «expérience télévisuelle visant l’éducation des jeunes enfants». Déjà, tous les ingrédients qui font le succès de Sesame Street y sont annoncés: le souhait de «stimuler le développement intellectuel et culturel des jeunes publics», la mise en commun d’expertises en didactique, en psychologie, et en développement de l’enfant – au service de la production de programmes associant éducation et divertissement – et la volonté d’œuvrer à la «réduction du fossé entre les enfants défavorisés et ceux issus de la classe moyenne». Les bases sont posées: utiliser la télévision, un média en plein essor à l’époque, au cœur des foyers pour soutenir le développement des connaissances et des compétences de jeunes Américains, à travers des contenus qui leur parlent et qui correspondent à leurs intérêts. À l’époque, l’approche est révolutionnaire et elle le demeure aujourd’hui à de nombreux égards.

Cinquante ans plus tard, Sesame Street a largement dépassé les frontières américaines. Diffusée dans 150 pays et dans 70 langues, l’émission est passée d’expérimentale à modèle. Aujourd’hui, elle constitue un des meilleurs exemples d’un écosystème de marque jeunesse associant pertinence, intelligence, audace et pédagogie.

Penser au-delà des silos

Très rapidement, Sesame Street a développé sa pratique et ses ancrages éducatifs et académiques en créant le Sesame Workshop, une fondation sans but lucratif dédiée à la fois à la recherche scientifique sur le média jeunesse, à la création de programmes d’intervention en contextes scolaire et communautaire et, enfin, à la mise en commun d’expertises au service de la création pour jeunes publics.

Par ailleurs, le Sesame Workshop a piloté la création du Joan Ganz Cooney Center (nommé ainsi en hommage à la première productrice de l’émission), un centre de recherche dédié à l’analyse des impacts des initiatives médiatiques destinées à de jeunes publics, en plus de concevoir des applications et produits éducatifs dérivés des programmes et de mettre en place des initiatives sociales auprès de communautés défavorisées. Le Sesame Workshop développe également des actions humanitaires, notamment auprès de jeunes réfugiés.

Sesame Street est aujourd’hui un des programmes jeunesse les plus connus et les plus diffusés dans le monde, voire LE programme jeunesse le plus connu et le plus diffusé dans le monde, et continue de développer ses propositions et collaborations. Parmi ses annonces les plus récentes, citons la création d’un programme dédié à l’apprentissage du code pour Apple TV, ou encore une collaboration avec Common Sense Media dans le cadre de la campagne Device Free Dinner.

Briser les codes pour mieux se positionner comme levier de changement social

Sesame Street et ses émanations ont, dès leur création, adopté un positionnement résolument inclusif et engagé. Ainsi, il faut rappeler que le pivot narratif initial de l’émission est la vie dans une ruelle rassemblant des enfants de toutes les origines culturelles. À l’époque, Sesame Street est d’ailleurs l’un des premiers programmes télévisés jeunesse à mettre de l’avant des comédiens issus de la diversité, et ce, en plein cœur des débats sociétaux sur la représentativité et la justice pour les minorités ayant marqué la société américaine au cours des années 1970.

L’engagement résolument inclusif de la marque n’a fait que se renforcer au cours des décennies suivantes: dans l’histoire de Sesame Street, les prises de position militantes sont nombreuses. À titre d’exemples, citons l’invitation d’un enfant atteint du syndrome de Down à animer, dans plus de 55 épisodes, des segments dédiés à l’alphabétisation (années 1970), la diffusion d’un segment sur le handicap moteur (années 1990), la création, en 1996, de contenus télévisés axés sur l’échange culturel destinés à de jeunes publics israéliens et palestiniens, l’intégration d’un personnage séropositif dans la déclinaison sud-africaine de l’émission (2006) et la mise en place d’un volet afghan du programme,de l’émission intégrant la marionnette Zari, jeune fille féministe et militante (2016).

En 2017, Sesame Street USA a intégré Julia, une marionnette sympathique aux traits ronds et aux cheveux roux. Julia a quatre ans. Elle a un frère adepte de soccer, une chienne appelée Rose, des parents, et des amis. Elle parle peu et ne sait pas toujours comment analyser des situations ou interactions sociales. Julia est autiste. Pour les connaisseurs de Sesame Street, son trouble de l’autisme est su, annoncé et discuté au fil des émissions auxquelles elle s’intègre, mais jamais, et ce, dès le moment où elle devient un personnage récurrent de l’émission, son trouble autistique n’en est le sujet principal.

Dans une vidéo consacrée à Julia, le Washington Post compare ce personnage à celui d’Abed, de la série Community, et à Brick Heck, de la série The Middle, soit des personnages fictifs qui personnalisent des troubles autistiques normalisés dans l’univers narratif au sein duquel ils évoluent. Interrogé dans la vidéo, Ari Ne’eman, ancien directeur général du Autism Self Advocacy Network, souligne qu’un des apports importants de Julia est qu’elle renverse les stéréotypes sur l’autisme, un spectre de troubles normalement associé à une incapacité sociale ou à des sentiments négatifs. Julia est heureuse et consciente de ses besoins, tout en étant en contrôle de ses moyens.

Mais surtout, et c’est peut-être l’aspect le plus intéressant de ce personnage, son trouble de l’autisme est un non-événement. Il est su et abordé, bien sûr, mais ce sont plutôt la créativité, l’intelligence, la générosité et la loyauté de Julia qui sont mises de l’avant. Au mieux, son trouble est une caractéristique de plus de sa personnalité. C’est là tout l’intérêt de l’approche adoptée par Sesame Street: ne pas pointer la différence du doigt, mais plutôt l’intégrer de manière positive afin de la normaliser, mais sans non plus la nier.

50 ans d’impact démontrés par la recherche

Une recherche publiée au début de 2019 dans les pages de l’American Economic Journal: Applied Economics s’est intéressée aux résultats éducatifs en 1980, en 1990 et en 2000 d’Américains qui étaient âgés de six ans ou moins en 1969. Pour ce faire, les zones où la diffusion de l’émission était assurée ont été comparées à d’autres où, faute de réseau adéquat, l’émission a été diffusée plus tardivement. Ces autres zones représentent les deux tiers du territoire. À cet égard, les chercheurs Mélissa S. Kearney et Phillip B. Levine ont recensé les années visées ainsi que les résultats de sondages menés dans des écoles secondaires en 1980. L’étude révèle que les élèves habitant dans les zones de diffusion étaient 14% plus susceptibles de fréquenter le niveau scolaire correspondant à leur âge au primaire et au secondaire. À plus large échelle, elle souligne que ces élèves affichaient ainsi une plus grande probabilité d’occuper un emploi et de gagner un salaire plus élevé une fois arrivés à l’âge adulte.

Enfin, des études antérieures ont démontré que l’émission a également eu une incidence positive sur les comportements sociaux de ses jeunes spectateurs. Ainsi, une recherche d’envergure portant sur les adolescents ayant grandi en regardant l’émission, publiée en 2 000 dans l’ouvrage intitulé G is for Growing – Thirty years of Research on Children and Sesame Street, établit que l’émission aura permis d’accroître la collaboration, la gentillesse et l’acceptation de la diversité ethnique parmi les enfants l’ayant regardée.

Étant donné le développement exponentiel de l’accès aux moyens de communication numérique à l’échelle internationale et la diffusion toujours plus large de ses programmes et de ses dérivés, il sera intéressant de poursuivre l’examen, dans les années à venir, de l’incidence que continuera d’avoir Sesame Street sur de jeunes publics. Il est à espérer que l’émission demeure aussi inspirante qu’elle l’est aujourd’hui.

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Prune Lieutier
Prune Lieutier est à la fois productrice indépendante d’expériences numérique pour la jeunesse, et jeune chercheuse en éducation à l’UQAM. Dans le cadre de ses travaux à destination des jeunes publics, Prune a eu la charge de nombreux projets innovants, impliquant pour la plupart un écosystème de travail large, associant créateurs, développeurs, chercheurs et diffuseurs (Fonfon interactif, Le club des créatures mystérieuses, etc). Elle est également très impliquée dans différentes recherches académiques, pour le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, le Fonds de recherche du Québec société et culture, et autres. Dans le cadre de sa pratique et de ses recherches, elle a publié et donné de nombreuses communications et conférences, notamment à la Bibliothèque Nationale de France à Paris, à la Berkeley University ou pour de grands médias scientifiques. Ses projets pour la jeunesse, menés en tant que productrice ou en tant que jeune chercheuse, ont remporté deux Grands Prix Boomerang (Meilleure application pour la jeunesse, ex aequo avec l’ONF, et Contenu), le Prix NUMIX Convergence Jeunesse, et le Prix MITACS-Conseil national de Recherches Canada pour la commercialisation, entre autres. Enfin, Prune est la fondatrice et directrice générale du studio de production de podcasts pour enfants La puce à l’oreille, premier du genre en francophonie.

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