Statut de la websérie en France : Des liens encore forts avec la télévision

La cinquième édition du festival Séries Mania, qui s’est tenue à Paris en avril dernier, a accueilli les petites sœurs des productions télévisées : pour la première fois, les webséries y disposaient d’une compétition dédiée. Diffusées dans les salles de cinéma du Forum des images, une sélection de douze créations issues de cinq pays différents (dont les séries canadiennes Agent secret et Féminin/féminin) a ainsi montré la vitalité d’un genre qui ne connaît pas — encore — de formatage.

Cette nouvelle reconnaissance pose la question de la visibilité de ce type d’œuvres : les webséries sont, en théorie, offertes partout et pour tous, mais leurs modèles de diffusion reflètent en réalité un véritable enjeu pour la création sur le Web.

En France, la visibilité médiatique et critique des webséries est assurée par deux types de mises en avant. Outre Séries Mania, il n’y a que deux autres festivals d’envergure qui montrent et récompensent des webséries : le Web Program Festival de La Rochelle, où elles sont disséminées dans un spectre plus large de programmes, et, surtout, le Marseille Web Fest, qui leur est entièrement dédié et dont le modèle se calque sur le LA Web Fest, qui compte déjà plusieurs déclinaisons à Rome, Liège, Melbourne ou encore Vancouver.

CRÉÉES POUR LE WEB, DIFFUSÉES À LA TÉLÉ

Au-delà de ces quelques rendez-vous, les webséries sont bien évidemment visibles en ligne, sur leur média d’origine — YouTube, Dailymotion ou ailleurs. Sauf que, dans la jungle de ces « tuyaux » à contenu, il faut parvenir à se démarquer.

Or, c’est là que le bât blesse. En France, il n’existe pas ou peu de plateformes où sont rassemblées, présentées, organisées des webséries originales, comme peuvent le faire ZtéléTou.tvKebweb.tv ou encore Lib TV au Canada.

Plus exactement, il y en a une : Studio 4.0 est la plateforme dédiée à la webcréation de France Télévisions. Chapeautée par le service des nouvelles écritures du groupe, elle finance et coproduit des créations francophones, et achète et diffuse également des créations étrangères — parmi elles, la remarquée Out with Dad.

Une logique d’acquisition et de diffusion héritée de la télévision, qui d’ailleurs n’est jamais bien loin puisque Studio 4.0 est également rattachée à France 4, dont la ligne éditoriale a été remodelée en début d’année — chaîne jeunesse le jour, nouvelles écritures et jeunes adultes en soirée (dont les séries Black Mirror, Docteur Who, Hero Corp, mais aussi l’expérience de « slow TV » Tokyo Reverse, qui a fait beaucoup parler d’elle en mars dernier).

Début avril, une case quotidienne intitulée « Studio 4.0 » a également été créée à l’antenne sur la chaîne. Du lundi au vendredi, de 20 h 15 à 20 h 45, plusieurs créations issues du site éponyme sont diffusées successivement. Priorité a été donnée aux séries comportant déjà un nombre conséquent d’épisodes : Camweb et son duo féminin face caméra, les manchots animés des Indégivrables ou encore les trois saisons d’Out with Dad,qui ont inauguré la case.

La chaîne avait déjà expérimenté la diffusion antenne de formats courts avec les « Nuits 4.0 », soirées thématiques et trimestrielles, mais à un horaire beaucoup moins exposé. Dès le lancement de Studio 4.0 en octobre 2012, les webséries Les opérateurs et Le visiteur du futur, stars de la plateforme créées par le prolifique François Descraques et sa bande de « Frenchnerd », avaient été aussi diffusées à l’antenne, mais il s’agissait alors d’une exception en raison du succès énorme du Visiteur du futur (plus de 15 millions de vues cumulées sur les trois premières saisons).

La tendance semble aujourd’hui se systématiser : cette double diffusion commence toujours par un lancement exclusif sur le Web, suivi, en cas de succès en ligne, d’un passage à l’antenne en seconde fenêtre de diffusion.

Tendance du « binge watching » oblige, un marathon des trois premières saisons du Visiteur du futur a même eu lieu sur France 4 le 17 mai dernier à partir de 22 h 25, et ce, pendant plus de six heures.

FINANCEMENT DES WEBSÉRIES

Au-delà de ces problèmes de diffusion, la websérie souffre encore d’un déficit de financement en France, naviguant entre aides dédiées aux nouvelles écritures (CNC, SACD, Bourse Beaumarchais) et autoproduction financée parfois par le financement collectif (voir l’exemple probant de Noob). Du côté des diffuseurs traditionnels, entre les tentatives artistiques et expérimentales d’ARTE Creative et les sketches de « youtubers » parrainés par Canal+ ou M6, seule France Télévisions, par l’entremise de sa plateforme Studio 4.0, parvient à préfinancer correctement des créations Web (qui, désormais, se retrouvent à l’antenne également).

Entre festivals et plateformes dédiées, la France s’empare enfin de la websérie, mais reste soumise à une structuration du marché encore trop timide pour s’imposer — pour l’instant — de manière significative à l’international. Pourtant, auteurs et producteurs commencent à s’intéresser au genre, qui doit désormais parvenir à créer de nouveaux modes de diffusion, sans forcément continuer à singer le court-métrage (pour la diffusion en festival) ou la télévision (pour le financement).

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