Télévision pour enfants: et si on regardait le contenu de plus près?

Crédit photo: Freepik

Si les mises en garde sont réelles et justifiées en ce qui concerne l’exposition des enfants à des contenus inadéquats sur les écrans, on a tendance à croire que la programmation conçue et mise en ondes pour eux par des professionnels est parfaitement adaptée à leur réalité. Mais est-ce vraiment le cas?

La programmation télévisuelle pour enfants fait l’objet d’une classification sérieuse depuis 1997, que ce soit au niveau des tranches d’âge ou de l’intensité de la violence montrée à l’écran. Toutefois, l’étude The Landscape of Children’s Television in the US & Canada publiée conjointement en avril dernier par deux chercheuses du Center for Scholars and Storytellers de Los Angeles et de l’Université Ryerson de Toronto nous en dit plus sur ce que les enfants âgés de moins de 12 ans voient réellement à l’écran en Amérique du Nord.

Une programmation qui s’adresse aux plus jeunes et place les préadolescents à risque

L’étude – qui portait sur un échantillon de 350 heures de programmation diffusée à l’automne 2017 sur les chaînes publiques et privées – révèle que, avec une moyenne de 57%, ce sont surtout les enfants d’âge préscolaire que les diffuseurs cherchent à atteindre. Toutefois, le Canada offre encore beaucoup de programmation pour la tranche d’âge des 6 à 9 ans, dans une proportion de 44% contre 29% aux États-Unis. Les enfants de 9 à 12 ans sont les grands oubliés de la programmation jeunesse, particulièrement au Canada, où seulement 1% des programmes s’adressent à eux. Le risque est donc très élevé que les préadolescents se tournent vers des contenus inadéquats, destinés à un public plus âgé.

L’offre quasi inexistante de contenus pour les 9 à 12 ans s’explique en grande partie par la prédominance de l’animation qui représente environ 75% de ce qui est en ondes dans les deux pays. De plus, de ce côté-ci de la frontière, la différence est marquante entre diffuseurs publics et privés qui programment de l’animation dans des proportions de 60% et 92% respectivement. En laissant de côté la programmation «live action», on se dirige à court terme vers une saturation du marché de l’animation tout en se privant d’atteindre les préadolescents avec, par exemple, des programmes de type «non fiction» qu’ils vont pour le moment chercher sur d’autres plateformes, avec les risques de contenus inappropriés évoqués précédemment.

Des émissions qui ne reflètent pas la réalité de la société

Parler de programmation jeunesse, c’est bien sûr entrer dans le monde de l’imaginaire, surtout quand il s’agit d’animation. Il n’est donc pas surprenant d’apprendre que plus de la moitié des personnages ne sont pas des humains (58% aux États-Unis et 53% au Canada). Toutefois, la recherche démontre que les enfants développent plus d’habiletés sociales quand les personnages ne sont ni des animaux ni des robots, des monstres ou créatures mythiques. En ce sens, les créateurs et diffuseurs devraient remettre en question la baisse de 12% du nombre de personnages humains constatée entre 2007 et 2017.

Toutefois, quelle que soit la nature des personnages, force est de constater l’inadéquation entre ce que les enfants voient à l’écran et la société dans laquelle ils vivent. Tout d’abord, à l’exception de Disney Channel, la parité est loin d’être atteinte dans la création des personnages principaux puisque les filles et les femmes ne représentent que 38% des rôles aux États-Unis et 35% au Canada. Un constat particulièrement flagrant pour les personnages non humains, où ces pourcentages tombent à 27% et à 32% respectivement, alors que les créateurs n’ont aucune contrainte de répartition des rôles ou d’attributs physiques.

Ensuite, la grande majorité des personnages est de race caucasienne (65% aux États-Unis et 74% au Canada) ce qui, certes, représente à peu près le ratio actuel de la population de ces deux pays, mais ne permet pas aux diffuseurs d’élargir leur public auprès de l’ensemble des communautés. En outre, on attribue deux fois plus d’origines ethnoculturelles aux personnages féminins qu’aux personnages masculins. Les autrices de l’étude en concluent que les concepteurs des programmes font d’une pierre deux coups en cochant les cases «parité» et «diversité» en même temps.

Enfin, au chapitre de l’identification, il est normal que la plupart des personnages se rapprochent de la tranche d’âge du public cible visé. On ne s’étonnera donc pas que 80% des rôles soient tenus par des jeunes, de la naissance à l’adolescence, plutôt que par des personnages adultes. En revanche, alors que 20% de la population nord-américaine vit une situation de handicap ou de maladie chronique, aucun programme canadien et seulement 1% des programmes américains à l’étude ne montraient cette réalité. Le même constat peut être fait en ce qui concerne le profil socioéconomique des personnages, la précarité ou la pauvreté n’étant montrées que dans 2% des cas, alors que près d’un quart des enfants nord-américains vivent sous le seuil de la pauvreté.

Les stéréotypes ont la vie dure

S’il faut se réjouir que les personnages présentés aux enfants soient toujours des êtres positifs et collaboratifs qui valorisent le travail d’équipe, les personnages masculins sont aujourd’hui encore deux fois plus susceptibles d’être dépeints comme des leaders. À ce chapitre, il faut toutefois souligner l’écart entre chaînes privées et publiques, ces dernières présentant toujours plus de leaders féminins.

De plus, quand les personnages sont amenés à résoudre un problème, les garçons vont utiliser leurs compétences en sciences, technologie ou mathématiques, alors que les filles sont, là encore, deux fois plus enclines à faire appel à… la magie.

Enfin, même quand on s’adresse à un jeune public, la sexualisation des personnages est une réalité. 38% des personnages analysés dans les émissions américaines montraient des signes de sexualisation (vêtements suggestifs mettant la musculature en évidence, longs cils, lèvres pulpeuses, etc.). Sans surprise, ce sont surtout les filles qui sont présentées de manière sexualisée (dans 50% des cas contre 29% pour les garçons). De plus, la majorité des personnages sont minces ou très minces, les filles en tête (deux fois plus), surtout sur les chaînes commerciales. Les créateurs et diffuseurs devraient faire preuve de vigilance à cet égard sachant que les jeunes sont très influencés par ce qu’ils voient à l’écran et que l’impact est réel sur leur estime personnelle.

Le problème et la solution sont-ils derrière l’écran?

Les déséquilibres en matière de parité et de diversité ne sont peut-être pas le fruit du hasard selon les chercheuses. En effet, dans l’échantillon analysé, seulement 6% des postes de réalisation au Canada et 10% aux États-Unis étaient confiés à des femmes. Même constat du côté de la scénarisation, où les femmes étaient présentes pour 22% des projets au Canada et 18% aux États-Unis. Seuls les postes de production inversent la tendance, puisque les émissions pour enfants sont majoritairement produites par des femmes (57% au Canada et 64% aux États-Unis).

Les chercheuses concluent qu’un partage plus paritaire derrière la caméra aurait une incidence sur les contenus, que ce soit sur le plan de la scénarisation ou de celui de la réalisation. Des créateurs et créatrices de toutes origines devraient travailler sur ces projets dans l’optique de représenter la réalité actuelle des auditoires. En effet, il ne faut pas prendre pour acquis qu’une seule femme ou une seule personne de couleur va représenter adéquatement le point de vue de l’ensemble de la société, surtout quand on s’adresse à un jeune public influençable.

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