Tendances des séries européennes en 2014

Que s’est-il passé du côté des séries télé européennes en 2014 ? Dans cette revue de tendances, nous avons privilégié les nouveautés, les premières saisons, qui rendent bien compte des enjeux, des questions et des réponses circulant dans la production outre-Atlantique.

Le modèle américain en mire

Le rêve d’une qualité à l’américaine continue de faire courir les productions européennes. Il s’agit d’en retrouver la qualité d’écriture, de réalisation, mais aussi de produire des séries « à la manière de ». Le défi est de tailler ces nouveautés pour l’exportation internationale, tout en préservant une identité locale.

Dans le genre criminel, l’Italie a ainsi livré Gomorra par l’entremise de la chaîne câblée Sky Italia. Les droits ont été vendus dans plus de 30 pays, notamment à la Weinstein Company aux États-Unis. C’est une adaptation du best-seller du journaliste Roberto Saviano sur la mafia à Naples, déjà décliné en film par Matteo Garrone en 2008. Gomorra se réapproprie une imagerie populaire dans la fiction américaine, mais tout de même née en terre italienne. Croisant les intrigues mafieuses et familiales du film Le Parrain avec le réalisme documentaire de la série The Wire, Gomorra rivalise avec les productions américaines. Au point que la Weinstein Company songe à un remake, bouclant la boucle. Dans une Italie friande de remakes de séries espagnoles, il s’agit de la première série d’envergure à franchir les frontières depuis Romanzo Criminale (2008), une autre série criminelle, elle aussi inspirée d’un film et réalisée par Stefano Sollima, qui a signé sept épisodes de Gomorra. La question est de savoir si la production italienne peut fournir d’autres genres, sachant que Sky est la seule chaîne de type HBO en Italie à proposer ces contenus ambitieux.

Autre série « à la manière de », la hollandaise Dutch Hope, diffusée sur la chaîne publique NPO 2, évoque Breaking Bad et Weeds. Même si son créateur Franky Ribbens affirme qu’il en a eu l’idée avant le succès du showrunner Vince Gilligan. Un psychiatre hérite de la plantation de cannabis de son père et s’improvise dealer, poussé par les circonstances, mais aussi pour resserrer les liens avec épouse et enfants, qui le méprisent.

Au-delà du pitch, Dutch Hope cherche (et trouve) la même ambigüité séduisante que son modèle dans ses personnages et situations. Le genre criminel permet ici, selon son auteur, d’en dire plus sur l’état des Pays-Bas que n’importe quel discours ou série politique : une société qui serait fondée sur un esprit de consensus hypocrite, à l’image d’une législation autorisant la consommation de cannabis mais non son exploitation à grande échelle.

Du côté du fantastique, genre où les séries américaines n’ont aucun complexe (avec cette année The Strain, produite par Guillermo Del Toro, et Penny Dreadful, produite par Sam Mendes), l’Europe, plus frileuse, tente aussi sa chance. La danoise Heartless, diffusée sur la chaîne câblée Kanal 5, est une tentative intéressante de chasser sur le terrain des films Twilight et de la série True Blood, même si son scénariste Nikolaj Scherfig la décrit comme un « Harry Potter avec du sexe ». Un frère et une sœur, sortes de vampires, deviennent les élèves d’une école privée, où se cacherait le secret de leurs origines et de leur condition.

Heartless est très explicite dans ses scènes osées et bénéficie d’une très belle photographie, de la qualité d’un film de cinéma. Vendue dans 40 pays, avec la perspective d’un remake américain, la série tente d’innover par rapport aux thrillers (The Killing, Broen) qui font la réputation du Danemark, mais aussi de la Scandinavie en général.

Des nouvelles de Grande-Bretagne

Les Britanniques n’ont jamais eu de complexe d’infériorité par rapport aux Américains : leur télévision publique (BBC) a une longue tradition de séries de qualité, et ce, dans tous les genres, des adaptations de Jane Austen à Sherlock, en passant par l’inclassable Docteur Who. Dans cet esprit, BBC Two diffusait cet été Honourable Woman, un thriller politique touffu sur fond de conflit israélo-palestinien, avec Maggie Gyllenhaal comme héroïne. Une star, des personnages féminins forts, une mise en scène digne d’un film d’Alfred Hitchcock et un sujet brûlant : la combinaison rend compte de l’ambition constante du service publique britannique. Du moins, tant que les moyens sont là, sachant que le principe de redevance TV, qui finance la BBC, est au cœur d’un débat là-bas sur son abolition pure et simple, après les critiques contre les dérives des dépenses de la chaîne.

La curiosité britannique de cette année venait d’une « petite » série de Channel 5 : Suspects. En surface, c’est une énième série sur les enquêtes de policiers anglais. Sa fabrication est très intéressante puisqu’elle assume son côté low budget, dépouillé et des dialogues largement improvisés par ses acteurs. Un vocabulaire que l’on retrouve davantage dans le cinéma indépendant et une voie originale dans un contexte où les séries devraient se mesurer au cinéma par leur budget ou leur casting.

La France entre deux feux

En France, l’ambition des chaînes câblées américaines en termes de séries se retrouve du côté de Canal + et Arte. Chez Canal +, 2014 est l’année des tournages de nouveautés pour 2015, dont les coproductions internationales Spotless (comédie policière franco-anglaise) et surtout Versailles, série historique sur Louis XIV, tournée en anglais, chapeautée par l’Américain Simon Mirren (Criminal Minds) et réalisée par Jalil Lespert (Yves Saint Laurent).

Arte chamboulait cette année deux grands débats de la fiction de la télé française : le format de 52 minutes et la distinction cinéma-séries. Malgré une volonté des chaînes, publiques comme privées, d’imposer le « 52 minutes » dans un paysage audiovisuel national marqué par le téléfilm et le « 90 minutes », le format, proche de la série américaine, a du mal à s’imposer. Pour l’illustrer, seule une poignée de séries de ce type ont tenu plus de trois saisons (d’une dizaine d’épisodes en moyenne) ces cinq dernières années : Profilage (TF1), Fais pas ci, fais pas ça (France 2), Un village français (France 3).

Avec la bien nommée 3 x Manon, Arte expérimente le format 3 x 52 minutes, trois épisodes diffusés d’une traite en une soirée. Inspirée d’une pratique courante en Grande-Bretagne, ce découpage a des vertus : créer un événement lors de sa diffusion, avoir du temps pour développer une intrigue sans non plus faire du remplissage, rationaliser les coûts de production. L’histoire de Manon, adolescente violente envoyée dans un centre d’éducation, a suffisamment séduit la critique et le public pour justifier une seconde saison.

D’un autre côté, Arte provoquait un séisme au Festival de Cannes puisque l’un des grands succès y fut… une série télé. P’tit Quinquin permet au cinéaste Bruno Dumont, réputé exigeant (L’Humanité, Hors Satan), de s’aventurer dans la comédie, tout en restant les pieds dans son cadre favori : le nord de la France, ses milieux populaires, des acteurs non professionnels… Ayant eu carte blanche de la chaîne pour ce 4 x 50 minutes, Dumont livre un Twin Peaks français grinçant qui divise : est-ce un film (il est projeté en salle à l’étranger) ? Est-ce une série (elle fut diffusée en septembre sur Arte en deux soirées, avec une audience confortable de 1,5 million de spectateurs en moyenne chaque fois) ? Elle attire en tout cas le cinéaste, qui jusqu’ici n’avait jamais fait de série télé, vers ce format puisqu’il prépare, toujours pour Arte, une saison 2 ainsi qu’un 3 x 52 minutes.

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