Les tout-petits et YouTube: de spectateurs à influenceurs

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Quinze ans après sa création, YouTube  est aujourd’hui incontournable, et ce notamment grâce à l’engagement des créateurs et des publics, l’implication des annonceurs et son développement tentaculaire. Bien entendu, les jeunes publics ont rapidement fait partie de l’équation, pour le meilleur et pour le pire. 

On ne compte plus le nombre de jeunes influenceurs, parfois à peine sortis du berceau, qui font les beaux jours de la plateforme ― et bien sûr, de leurs parents. EthanGamer (1,7 million d’abonnés), Babyteeth4 (1,6 million), B2cuteCupcakes (1,6 million), Hulyan Maya (1,4 million), Hailey’s Magical Playhouse (1,2 million) et Naiah and Elli Toys Show (1,2 million) ne sont que quelques-uns parmi tant d’autres. Mais cette tendance, à la hausse et multipliée par l’arrivée des enfants sur Instagram et Tiktok, ouvre la porte à de nombreuses dérives éthiques. 

Enfants influenceurs: un eldorado lucratif pour les parents

Déballage de cadeaux, fêtes d’anniversaires, sorties au parc d’attraction ou à la chaîne de fast-food locale: le vlogue  version journal de bord familial s’est rapidement développé sur YouTube et rejoint aujourd’hui des millions d’adeptes, et conséquemment, des annonceurs majeurs. Ces vidéos, ainsi que celles mettant en vedette les enfants seulement, transforment les parents en réalisateurs, producteurs, voire même parfois en gérants de carrière.

Ces nouvelles vedettes de YouTube attirent même l’attention des agences d’influenceurs, dont plusieurs se sont désormais spécialisées dans l’accompagnement de ces jeunes talents. Et c’est compréhensible: dans la période du 1er juin 2018 au 1er juin 2019, deux jeunes influenceurs se hissaient dans le trio de tête des revenus générés sur YouTube. Le premier, Ryan Guan, qui n’avait que trois ans lorsque sa chaîne a été lancée, en 2015, compte plus de 22,9 millions d’abonnés. Il a engrangé plus de 26 millions $US de revenus en 2019, selon le classement Forbes, et sa chaîne cumule plus de 35 milliards de vues depuis sa création. La troisième au classement, la jeune russe de cinq ans Anastasia Radzinskaya, propose à ses 70 millions d’abonnés des contenus en russe, en anglais et en espagnol. Ceux-ci lui ont rapporté près de 18 millions $US en 2019.

 

Si ces résultats exceptionnels tentent de nombreux parents, le phénomène des enfants influenceurs inquiète cependant professionnels de la santé, juristes et législateurs.

En février dernier, l’Assemblée nationale française votait à l’unanimité une loi visant à encadrer les activités professionnelles des enfants sur le Web et à les protéger d’éventuels détournements de fonds ou de non-respect des normes du travail. Les réglementations issues de cette loi touchent notamment la compatibilité des activités en ligne de l’enfant avec sa scolarisation, la remise de 90% des revenus générés à la Caisse des dépôts et consignations, un organisme public qui assurera la gestion de ces fonds jusqu’à la majorité de l’enfant, et la définition par décret à venir des horaires autorisés de tournage.

Ce genre de dispositions spécifiquement axées sur les jeunes influenceurs n’existent pas encore en Amérique du Nord. Toutefois, des scandales révélés ces dernières années ont aggravé les inquiétudes des experts et entraîné la suppression de plusieurs chaînes YouTube. Citons par exemple le cas de la chaine YouTube DaddyOFive, mettant en scène cinq enfants auxquels leurs parents jouaient des tours violents et humiliants pour faire grimper leurs statistiques de visionnement. Ceux-ci ont perdu la garde de deux de leurs enfants et ont été condamnés à cinq années de probation sous surveillance.

Vers une responsabilisation de la plateforme? 

vec ces débordements et une montée des inquiétudes parentales, YouTube a réagi, timidement, en annonçant au début de 2020 la démonétisation des vidéos destinées aux enfants. La décision n’a pas grand-chose à voir avec l’éthique du géant de la vidéo, mais plutôt à une enquête des autorités américaines sur le réseau social, menant à un arrangement financier de 170 millions $US. En effet, la Federal Trade Commission a YouTube dans son collimateur depuis 2018. Celle-ci a déterminé que YouTube ne respectait pas le Children’s Online Privacy Protection Act, adopté en 1998 (et mis à jour en 2013 pour être plus conforme à la réalité actuelle), notamment en ce qui concerne la collecte de données personnelles.

 Afin de se conformer à la loi, YouTube a retiré toutes les fonctionnalités de monétisation utilisant les données personnelles des utilisateurs  sur les vidéos destinées aux enfants de 13 ans et moins. Premières concernées: les publicités personnalisées, le «Super Chat», qui permettait aux enfants de faire des dons, et enfin, le «Merch Shefl», un petit menu déroulant présentant des produits. De surcroît, les commentaires, les notifications, le «Live Chat» et les options de listes de lecture ont également été retirés des vidéos pour enfants. Cependant, les publicités ayant un rapport avec le sujet d’une vidéo restent autorisées.

Par ailleurs, YouTube a publié, en janvier 2020, un billet de blogue précisant ce qui constituait selon eux des vidéos «pour enfants»: le sujet de la vidéo, ou la mise en vedette de personnages, de thèmes, de jouets ou de jeux pour enfants seront ainsi les critères utilisés pour déterminer la cible. Il semblerait donc que les vidéos de gaming ou d’animation pourraient passer entre les mailles du filet ― sans compter que la plateforme compte sur les créateurs eux-mêmes pour identifier si leurs vidéos s’adressent aux enfants ou non. 

Une responsabilisation minime donc, qui mise sur la prise de conscience individuelles des annonceurs, au grand dam de nombreux parents.

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Prune Lieutier
Prune Lieutier est à la fois productrice indépendante d’expériences numérique pour la jeunesse, et jeune chercheuse en éducation à l’UQAM. Dans le cadre de ses travaux à destination des jeunes publics, Prune a eu la charge de nombreux projets innovants, impliquant pour la plupart un écosystème de travail large, associant créateurs, développeurs, chercheurs et diffuseurs (Fonfon interactif, Le club des créatures mystérieuses, etc). Elle est également très impliquée dans différentes recherches académiques, pour le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, le Fonds de recherche du Québec société et culture, et autres. Dans le cadre de sa pratique et de ses recherches, elle a publié et donné de nombreuses communications et conférences, notamment à la Bibliothèque Nationale de France à Paris, à la Berkeley University ou pour de grands médias scientifiques. Ses projets pour la jeunesse, menés en tant que productrice ou en tant que jeune chercheuse, ont remporté deux Grands Prix Boomerang (Meilleure application pour la jeunesse, ex aequo avec l’ONF, et Contenu), le Prix NUMIX Convergence Jeunesse, et le Prix MITACS-Conseil national de Recherches Canada pour la commercialisation, entre autres. Enfin, Prune est la fondatrice et directrice générale du studio de production de podcasts pour enfants La puce à l’oreille, premier du genre en francophonie.

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