Transparent, Girls, True Detective – L’âge d’or du récit télé

Au dernier festival du film de Sundance, haut lieu du cinéma indépendant américain et international, j’ai assisté le 25 janvier au panel « Golden Age of Story », réunissant les talents aux commandes des séries télévisées les plus populaires du moment : Jill Soloway, créatrice et réalisatrice de Transparent (Amazon), les frères Mark et Jay Duplass, créateurs et réalisateurs de Togetherness (HBO), Cary Fukunaga, réalisateur de la première saison de True Detective (HBO), Jenni Konner, coproductrice et scénariste de Girls (HBO), et Jason Katims, producteur et scénariste de Friday Night Lights et Parenthood (NBC).

Pour rappel, Transparent est une comédie dramatique qui raconte l’histoire d’une famille bouleversée par la révélation du transgendérisme du père. (Cette comédie a remporté les prix dans les catégories Meilleure série comique et Meilleur acteur aux Golden Globes 2015.) Togetherness est une comédie dramatique qui suit deux couples en pleine crise personnelle vivant sous le même toit. Girls est une comédie dramatique sur une bande d’amies vingtenaires à New York (récipiendaire du prix dans la catégorie Meilleure série comique aux Golden Globes 2013.) True Detective est une série policière de forme anthologique (chaque saison raconte une histoire différente et présente des protagonistes différents). Friday Night Lights raconte le quotidien d’une équipe de football dans une école secondaire texane, tandis que Parenthoodest un drame portant sur les trois générations d’une même famille.

Télévision, le mot tabou

Sundance ne renie en rien le phénomène des séries. La chaîne SundanceTV – détenue par AMC, mais dépositaire de l’esprit du festival créé par Robert Redford – a développé des séries comme Rectify et The Red Road. Les troisième et quatrième épisodes de Togetherness ont été présentés en exclusivité pendant le festival. Mais Sundance prend un malin plaisir à ne jamais écrire noir sur blanc les mots « séries » et « télévision » dans sa programmation, comme pour bien rappeler qu’il a le cinéma dans son ADN. D’où le choix du terme « story » utilisé partout (et dans le titre du panel d’ailleurs) pour bien rappeler que cinéma et séries partagent ou devraient partager un même amour des histoires. Lancé à la fin de septembre 2014, l’atelier pour scénaristes de séries télévisées, tutoré par de grands noms tels Howard Gordon (showrunner de la série Homeland), porte ainsi le nom de « Episodic Storytelling Lab ».

Mais ce qui faisait le sel du cinéma indépendant américain (histoires originales et non commerciales, sujets à risque, ambiguïté des personnages) s’est depuis une décennie déplacé vers la série télévisée, surtout sur le câble. Il est certain que la carrière de Lena Dunham, créatrice de Girls, n’aurait pas atteint les mêmes dimension et importance dans le zeitgeist si elle s’était cantonnée dans le cinéma indépendant après son film Tiny Furniture.

Et la liste des personnalités invitées à participer au panel « Golden Age of Story » reflétait ce déplacement des cerveaux : les frères Duplass ont eu droit à la présentation de leurs films (The Puffy ChairCyrus) à Sundance tout comme Cary Fukunaga (Sin Nombre) et Jill Soloway (Afternoon Delight).

Tel n’était pas le sujet du panel, où il s’agissait plutôt de demander aux talents comment ils travaillaient et ce que signifiait pour eux cet « âge d’or de l’histoire ». En voici des morceaux choisis autour de deux notions, la liberté et le temps.

Liberté chérie

Tous les panélistes partagent le mot-clé liberté, mais le déclinent en des termes différents. Vétéran du groupe (il commença comme scénariste en 1994 sur la série My So-Called Life), Jason Katims rappelle le contexte et l’avant : « Autrefois, la télévision était définie par les choses qu’on ne pouvait pas y faire. » Pour lui, le phénomène des séries s’explique par le luxe et la liberté de ne pas vouloir plaire à l’ensemble du public, d’où la multiplication des séries de niche.

La liberté de Jill Soloway dans Transparent fut de se constituer une équipe à l’image d’une famille : ses techniciens sont les mêmes que ceux ayant travaillé sur son film Afternoon Delightet elle décrit l’ambiance qui règne au sein de son bassin de scénaristes (writers’ room) comme celle d’une « thérapie de groupe » – ou plus précisément d’un « groupe d’art-thérapie pictural ».

Les frères Duplass comparent la série au cinéma : « La télévision permet un univers ouvert tandis qu’un film doit pouvoir indiquer dans les dix premières minutes où il se dirige. »

Par contraste, Jason Katims rappelle que, faute de temps et de moyens, il était impossible pour Friday Night Lights de mettre en scène un match de football par épisodes comme pouvait le laisser entendre l’idée de départ : « Il fallait alors se concentrer sur les personnages. »

Une question de temps

Question de temps et de temporisation, le moment le plus intéressant du panel fut sans doute lorsqu’il fut demandé à chaque auteur de choisir une scène de sa série qui définissait au mieux ses personnages (avec extrait à l’appui). Souvent, il s’agit d’épisodes tardifs dans la saison, parce que « les personnages ne sont jamais fixes » (Jay Duplass). Et, plus prosaïquement, parce qu’un scénariste ou acteur ne peut se permettre d’abattre toutes les cartes du rôle dès le premier épisode s’il veut que le spectateur revienne la semaine d’après (ou continue l’écoute en rafale).

Sur les dix épisodes de Transparent, Jill Soloway choisit un passage du huitième, celui où le personnage principal du père transgenre, Mort, devient un « connard ».

Jenni Konner choisit le septième épisode de la première saison de Girls (qui en compte dix) comme bel exemple de ce que la série permet : « Deux personnages principaux de la série doivent attendre sept épisodes avant de se rencontrer. »

Du temps, ces talents en trouvent pour développer leurs intrigues et personnages. Et il s’agit du bien le plus précieux au final. Transparent et Togetherness viennent d’être renouvelés pour une seconde saison, mais leurs auteurs – soucieux de contrôle artistique – confessent qu’ils devront apprendre à mieux déléguer dans la production de leurs prochains épisodes par manque de temps… À la fois pour évacuer la pression et se consacrer à leurs autres projets, les frères Duplass ont notamment signé un contrat avec Netflix pour produire quatre films qui seront distribués sur le site après une courte sortie en salles. « Nous considérons Togetherness comme un film… pour nos vies, nous devons donc faire attention à notre temps et notre énergie », disent-ils. Issus du cinéma qui consacre l’idée du réalisateur-roi, les Duplass et Fukunaga ont appris que la série télé (ou « episodic storytelling » puisque nous sommes à Sundance) est un art partagé et d’équipe qu’ils le veuillent ou non. S’il l’a passé sous silence pendant le panel, Fukunaga l’a appris à ses dépens dans le cas de True Detective en négociant son rôle créatif avec Nic Pizzolatto, créateur et showrunner de la série, qui lui fit refaire le montage des épisodes.

Pour celles et ceux dans l’assistance qui voulaient un mode d’emploi pour produire des séries, le mot de la fin revenait à Jill Soloway : « Je ne crée pas de personnages intéressants. Je ne sais pas même comment faire. Je procède seulement avec amour, désir et attention. »

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