Vedettariat, diversité et viralité : la renaissance médiatique des sciences

Les coupes budgétaires et les fausses nouvelles n’ont pas encore eu raison de la science. Mieux encore, les contenus à caractère scientifique offrent aujourd’hui des occasions inégalées de captiver des auditoires sur de nouvelles plateformes interactives.

Une nouvelle ère peuplée de célébrités (comme Neil deGrasse Tyson avec ses 7,3 millions d’abonnés , Chris Hadfield et le duo Mythbusters), de succès critiques et commerciaux (The Imitation Game, Hidden Figures) et de divertissements télévisuels aux heures de grande écoute (The Big Bang Theory, Masters of Sex, CSI, Breaking Bad), jumelée à l’engouement croissant pour les conférences TED (6,1 milliards de visionnements en ligne), fait en sorte que les découvertes scientifiques n’ont probablement jamais eu autant d’impact auprès de la population. Les médias privilégient dorénavant une image décontractée, décomplexée et engageante du scientifique au 21e siècle.

L’édition 2017 du festival de documentaires CPH:DOX tenait une programmation de conférences entièrement dédiées aux nouveaux modes d’expression de la communauté des STIM (Sciences, Technologies, Ingénierie et Mathématiques) dans les médias. Ce fut l’occasion de découvrir les plus récents modèles de production de contenus médiatiques à caractère scientifique et de se familiariser avec la nouvelle génération de chercheurs-raconteurs n’ayant plus grand-chose à voir avec les vulgarisateurs scientifiques d’antan.

L’art et la science au service des récits

Depuis ses débuts, le cinéma partage un intérêt croissant à l’égard des STIM, non seulement comme support de conservation des recherches et des percées les plus marquantes, mais également comme reflet de l’impact des STIM sur l’évolution des sociétés. La science et le divertissement, faut-il le rappeler, constituent deux des disciplines les plus évocatrices pour comprendre le monde qui nous entoure.

Des courts métrages documentaires de Jean Painlevé au milieu du 20e siècle aux enquêtes environnementales choc comme celles menées par les Canadiens David Suzuki et Jean Lemire, en passant par les ondes de choc planétaires provoquées par les films An Inconvenient Truthet Blackfish, l’évolution récente des contenus scientifiques témoigne d’une tendance de fond visant à recentrer les histoires sur des intrigues et des personnages inspirants plutôt qu’à tabler sur des données factuelles et des exposés de nature pédagogique.

Voici des stratégies utilisées par sept personnalités incarnant cette nouvelle génération de créateurs-raconteurs qui misent sur l’engouement pour les histoires autour de la science.

Sept stratégies pour promouvoir le contenu scientifique

1. Éliminer les intermédiaires entre les scientifiques et les auditoires :

Nadja Oertelt, scientifique et productrice numérique, cofondatrice de Massive (États-Unis)

Le Massive Science Consortium produit des contenus médias scientifiques voués à transformer le travail des chercheurs en histoires mémorables, vérifiables et approfondies pouvant être saisies et appréciées par un auditoire élargi. Ancienne productrice scientifique pour Vice, Oertelt a également dirigé la plateforme Fundamentals of Neuroscience pour HarvardX, un nouvel hybride entre un cours en ligne (MOOC), un documentaire animé interactif et un laboratoire de fabrication (FabLab).

2. Répondre aux demandes du public :

Dr Nozman, YouTubeur, Science et Expérience (France)

Forte de ses 1,3 million d’abonnés et ses 137 millions de visionnements, la chaîne Dr Nozmancréée par Germain Olivri connaît un succès fulgurant grâce à un concept simple et efficace : filmer et diffuser des expériences proposées par des internautes, comme la fabrication de cristaux, de gomme à mâcher ou de billes invisibles… Monteur vidéo de formation, Olivri a récemment repris le chemin vers les bancs d’école pour étudier la biologie, devenue le thème principal de sa chaîne, et il vient de lancer un premier produit dérivé, le jeu de société DrNozman à la conquête du temps, le quizz scientifique à travers l’histoire.

3. Mettre de l’avant les succès au féminin :

Amanda Phingbodhipak, fondatrice et chef de création de The Leading Strand (États-Unis)

The Leading Strand est une agence de création numérique mariant le design interactif et la narrativité pour raconter l’histoire des sciences. Conçue par Amanda Phingbodhipak, la série Beyond Currie évoque les accomplissements de femmes ayant marqué l’histoire des STIMet modifie notre perception des sciences en y ajoutant une touche plus humaine.

L’agence développe actuellement des applications interactives, des courts métrages documentaires, des animations sensorielles et des robots conversationnels.

4. Se déplacer vers ses auditoires :

John Yembrick, administrateur des réseaux sociaux de la NASA (États-Unis)

La NASA est l’une des agences gouvernementales américaines les plus active sur les réseaux sociaux. Elle y communique ses découvertes et fait la promotion de ses activités auprès des médias et du grand public. Après avoir créé et alimenté un premier compte Twitter entièrement dédié à la sonde Phoenix lors de son atterrissage sur Mars en 2008, la NASA gère aujourd’hui plus de 500 comptes sur une quinzaine de plateformes sociales (en anglais et en espagnol) avec humour, un langage familier et de nombreuses références à la culture populaire.

John Yembrick, le principal stratège derrière cette initiative, vient de lancer NASA Social, un ambitieux programme nouvelle génération accordant à ses plus importants influenceurs un accès privilégié à certaines annonces et événements médiatiques. Un total de 123 millions de fans sont maintenant accros aux publications de la NASA, qui crée depuis 2016 des « Snapchat Stories » portant sur des sujets tels que la vie à bord de la Station spatiale internationale, et encourage ses astronautes à échanger par l’entremise de Facebook Live.

5. Miser sur un modèle de distribution hybride :

Alexis Gambis, directeur exécutif et fondateur, Imagine Science Films (France/États-Unis)

Imagine Science Films, l’un des festivals de films scientifiques les plus innovants depuis le milieu des années 2000, se déroule dans trois villes sur autant de continents (New York, Paris, Abu Dhabi) et soutient des initiatives de création jumelant des cinéastes et des membres de la communauté scientifique.

Irrité par les stéréotypes véhiculés sur la communauté scientifique dans les médias, le biologiste moléculaire et cinéaste Alexis Gambis, fondateur du festival, a par la suite mis sur pied labocine.com, un nouveau modèle mixte entre plateforme de VOD par abonnement, magazine interactif mensuel et festival en ligne où la visualisation de données expérimentales ainsi que les nouvelles écritures créatives et scientifiques sont mises de l’avant à travers des hackathons pluridisciplinaires et un catalogue regroupant à ce jour plus de mille titres en provenance de 200 pays.

6. Tirer avantage des sources de financement dédiées aux STIM :

Lucy McDowell, chef du développement factuel, Wellcome Trust (Grande-Bretagne)

En Grande-Bretagne, la Wellcome Trust, tout comme le tentaculaire programme Public Understanding de la Sloan Foundation aux États-Unis, figure parmi les rares sources de financement destinées à la promotion des STIM par la voie de films, de webséries et d’expériences interactives.

La Wellcome Trust privilégie l’innovation et les histoires illustrant la complexité des liens entre la science et la condition humaine à travers des œuvres susceptibles de gagner des prix en festival et intéresser de larges auditoires. Pour Lucy McDowell, peu importe les notions scientifiques qu’il aborde, un film doit d’abord et avant tout susciter la curiosité et inspirer l’auditoire (humour, drame, tension).

7. Miser sur les aspects inusités des STIM :

Nelly Ben Hayoun, designer expérientielle pour l’Institut SETI (Grande-Bretagne/États-Unis)

Surnommée la “Willy Wonka du design et de la science”, Nelly Ben Hayoun jouit d’un statut de vedette aux confins des communautés scientifiques et créatives. Son influence sur les STIM s’apparente à celui de Björk sur la musique populaire.

Proche collaboratrice d’une pléiade de vedettes incluant Sigur Rós, Beck, Damon Albarn et Bruce Sterling (un pionnier de la littérature cyberpunk), son travail flirte constamment avec la performance dadaïste et a contribué à mettre en lumière des aspects méconnus et inusités des STIM, comme la mise sur pied en 2013 de l’International Space Orchestra (ISO), le premier ensemble au monde entièrement composé d’astrophysiciens, et son film Disaster Playground (2015), une enquête sur les procédures d’urgence en cas de désastres naturels qui tourne en dérision les films catastrophes hollywoodiens.

Conférencière globe-trotteuse et iconoclaste, Ben Hayoun contribue à redéfinir notre rapport avec le discours et la communauté scientifique en multipliant les projets multiplateformes à partir de lieux iconiques des STIM comme Tchernobyl, le CERN, le Cosmodrome de Baïkonour, le Centre de l’accélérateur linéaire de Stanford (SLAC) et l’Observatoire Super-Kamiokande au Japon.

Nouvelles technologies, nouvelles histoires

Les récentes percées en matière de stéréoscopie (réalité virtuelle), de neurotechnologie et de nano-optique ne constituent que quelques-uns des outils susceptibles d’inspirer les scénaristes et les réalisateurs de demain à révolutionner la manière de raconter des histoires « invisibles, futuristes et impossibles », autant dans la forme que le contenu, pour citer Alexis Gambis.

À l’ère des faits alternatifs et du climatoscepticisme, les STIM contribuent plus que jamais à repousser les limites de la narration. Demandez à Capucine, le sujet d’un des documentaires les plus inusités présentés au festival Imagine Science…

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