WEI OR DIE : les coulisses d’une fiction interactive

WEI OR DIE est une fiction immersive, un thriller en temps réel, qui met en scène un week-end d’intégration (WEI), propice aux images trash et aux dérives de toutes sortes. Décryptage des coulisses de cette fiction audacieuse diffusée par France Télévisions Nouvelles écritures.

WEI OR DIE, c’est quoi ?

Sexe, drogues et interactivité : voilà le cocktail détonnant de WEI OR DIE, mis en ligne le 28 octobre dernier. Cocktail qui a remis la question de la fiction interactive sur le devant de la scène, avec de nombreux articles dans la presse généraliste française et près de 300 000 visiteurs au bout d’une semaine de mise en ligne.

Dans l’introduction, linéaire, on voit un corps sans vie découvert par des étudiants. Arrivée sur les lieux, la police décide de confisquer toutes les preuves filmées par les participants pour remonter le fil de la soirée et découvrir ce qui s’est vraiment passé. Cette scène d’exposition dresse le décor de la fiction qui va suivre et, surtout, justifie totalement le dispositif interactif puisque l’internaute aura la liberté de passer d’une source vidéo à une autre, à partir des devices des étudiants : téléphones, caméras de poing, GoPro, drones, etc.

Derrière ce film, Simon Bouisson, 30 ans à peine, réalisateur issu de la Fémis, la prestigieuse école de cinéma parisienne, et déjà auteur des webcréations Jour de voteStainsbeaupays, ou encore du programme de slow TV Tokyo Reverse.

WEI OR DIE est son premier film de fiction proprement dit. L’idée a été mûrement réfléchie depuis plusieurs années, comme il le raconte à l’occasion de la présentation du projet au cours de la dernière édition d’I LOVE TRANSMEDIA : « J’étais à l’anniversaire d’une amie lorsque, au moment du gâteau, plusieurs personnes se sont mises à filmer le même événement avec différents points de vue. De là est venu le fantasme de pouvoir récupérer ces vidéos pour recréer cette soirée à partir de là. »

La première version de l’histoire, ficelée en 2012, se nomme alors Party et se centre sur un meurtre dans une soirée de trentenaires parisiens. Mais finalement, Bouisson et son coscénariste Olivier Demangel décident de s’intéresser à l’univers juteux des WEI des grandes écoles de commerce. « Les rapports de domination y sont très présents, et la force des rituels importante, comparable à un mariage », ajoute Simon Bouisson.

Un développement de longue haleine

À partir de cette première intuition, deux ans de développement et un an de production ont été nécessaires pour aboutir au film actuellement en ligne. Dès 2013, les aides au développement du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) nouveaux médias et de la région Nord–Pas-de-Calais (Pictanovo) permettent de concrétiser les premières pistes.

« Grâce au CNC et à Pictanovo, on a très vite pu créer un prototype : on a tourné quelques images, en deux jours, et testé l’interface. C’est comme si on tournait les images tout en inventant le vidéo projecteur », s’enflamme le jeune réalisateur.

Rapidement, France Télévisions rentre également dans la boucle et s’impose comme un partenaire essentiel. Pour Voyelle Acker, directrice adjointe de France Télévisions Nouvelles écritures, « WEI OR DIE est un projet emblématique de la politique du département : on aime l’expérimentation, défricher les nouveaux usages, en plus d’être porteur d’un regard d’auteur fort ».

Portée par les sociétés Temps noir et Résistance films (Sara Brucker), le coût de cette phase de développement est d’environ 75 000 €, dont 32 000 venant de l’aide au développement multisupports du CNC.

Presque 18 mois plus tard, le budget total du projet culmine à 660 000 €, selon David Bigiaoui, producteur nouveaux médias chez Cinétévé, en coproduction déléguée depuis environ un an.

Pour atteindre ce montant, il faut additionner les apports de France Télévisions (225 000 €), du Web Cosip, le fonds d’aide automatique du CNC (150 000 €), de Ciclic – Région Centre pour le tournage de la fiction (75 000 €), et de Pictanovo (37 500 €, cumulant développement et production). Le solde (près de 100 000 €) est assumé par l’apport direct de Cinétévé.

Une véritable odyssée de production

Malgré un budget conséquent pour une œuvre Web, le tournage de la partie fiction n’a pas été chose aisée. L’ensemble de l’équipe a dû se montrer agile pour éviter les dépassements de budget.

Avant le tournage, la société lilloise Keblow, chargée du développement Web, a ainsi créé un premier prototype de l’interface. Ce prototype permet de reconstituer la realtimeline, la chronologie interactive du week-end. À l’issue de chaque journée de tournage, les rushes étaient envoyés dans le proto afin de tester le workflow et l’effet de temps réel.

Quant au tournage proprement dit, il a duré onze jours, avec une quarantaine de comédiens, et presque le double de figurants. Onze jours pour tourner l’équivalent d’un long-métrage, soit neuf minutes utiles tournées par jour. Un rythme effréné, même s’il est évidemment difficile ici de faire des comparaisons avec le cinéma ou même la télévision, tant le mode opératoire est singulier.

Sous une apparence de spontanéité, la mise en scène a été minutieusement préparée. Certains des comédiens sont en même temps cadreurs, avec minicaméras, téléphones ou GoPro. Inversement, même le chef opérateur officiel du film est devenu un personnage du film : il est Ludo, engagé par le Bureau des étudiants pour filmer le week-end. Ce poste lui permet d’être présent à l’image dans les plans des autres sources vidéo, tout en justifiant la présence de sa caméra plus perfectionnée que celles des autres étudiants.

D’autres séquences, tournées dans la salle de bains ou face à un miroir, ont été réalisées sans technicien dans la pièce. Pour les scènes collectives, dans l’autobus ou sur la piste de danse, ingénieurs du son et perchistes ne peuvent pas non plus apparaître à l’image. Les étudiants ont tous été équipés de micros HF « du moins quand ils étaient habillés », précise Simon Bouisson d’un air malicieux.

La postproduction, une étape à choix multiples

Au montage, les choses se corsent. Il faut maintenant organiser les rushes en une frise chronologique efficace et lisible pour les internautes. Une machinerie complexe se cache sous l’exigence de simplicité.

Comme dans tout film de found footage, se pose inévitablement la question du point de vue. « Finalement, les caméras ne correspondent pas forcément aux trames narratives, mais, au bout de dix minutes, on ne se pose plus la question de qui filme ou à qui appartient la caméra », explique David Bigiaoui.

« Le système narratif s’est éclairé au bout de trois semaines de montage quand on a compris que les “queues” de séquences étaient plus importantes que le début », continue le producteur. « L’internaute tombe sur la fin, ce qui le pousse à remonter en arrière pour découvrir ce qu’il a loupé. »

Une sorte de montage à l’envers en somme, ce qui correspond bien à la chronologie à rebours du film.

Le site est responsive et utilisable sur tablette (mais non sur mobile). Le player permettant de naviguer entre les vidéos a été développé en HTML5 : « Comme il s’agit d’un format qui n’existe que sur une URL dédiée, c’est aussi la solution optimale contre le téléchargement illégal », s’amuse le producteur.

Après la page d’accueil et l’introduction non interactive, on navigue ensuite de manière très intuitive : les sources vidéo sont représentées par des pictogrammes très lisibles. Deux touches du clavier suffisent à passer de l’une à l’autre et à ouvrir la timeline pour afficher sa progression dans le récit.

Étonnamment, nous confie le producteur, « ce switch au clavier est une fonctionnalité qui est apparue très tard, alors que c’est maintenant une évidence ».

Ces modifications en cours de production ont été rendues possibles grâce à un partenariat avec le Numa, accélérateur de start-up et laboratoire d’innovation établi à Paris.

Ce partenaire a permis d’organiser à plusieurs reprises de précieux tests utilisateurs, tout au long du développement et de la production du film. Ces différentes interventions ont notamment contribué à la formalisation de chaque clic, de son intention et sa qualité : pourquoi clique-t-on ici ? qu’en retient-on au bout de x secondes ?

L’accès facile et fluide au contenu était essentiel pour l’équipe. Ces sessions de test grandeur nature ont confirmé le choix de n’avoir qu’un seul clic entre la page d’accueil du site et le début du film, ainsi que celui de préciser la durée d’expérience avant de commencer.

Maintenant que le film est mis en ligne, l’étude des usages sera affinée. « Nous avons posé des tags partout », confirme le producteur, qui souhaite, entre autres métriques, pouvoir évaluer le temps de visionnage hors séquence d’introduction, le nombre de changements de sources, etc.

En attendant une analyse plus précise, les chiffres de la première semaine de diffusion sont éloquents : 185 000 visites en deux jours et un cumul de 285 000 en cinq jours, y compris les exclusivités en avant-première consenties aux partenaires média (Les InRocksKonbini et Libération).

Perspectives

Aujourd’hui, les producteurs réfléchissent déjà à la suite : une version anglaise à destination du marché international et des festivals. Pour l’instant, WEI OR DIE est uniquement offert en France afin de conserver des exclusivités de territoire pour d’autres diffuseurs.

« Le géobloquage ne représente pas la réalité des usages du Web, mais il est malheureusement nécessaire pour nous permettre de rentrer dans nos frais. Si l’on veut pouvoir vendre le film à l’étranger, il est essentiel », soutient le producteur.

Enfin, un film linéaire pour France 4 serait en discussion. Cette option entraînerait un complet remontage du film, et nécessite donc de nouveaux financements. Une sortie en VOD ou SVOD est également à l’étude. « Je crois que la fiction interactive se suffit à elle-même », réaffirme cependant le producteur avec conviction.

Depuis sa mise en ligne, de nombreux articles présentent le projet en employant différents termes, allant du « e-cinéma » à « reportage ».

WEI OR DIE est bien une fiction, documentée mais pas forcément très réaliste. Elle dessine un portrait en creux de cette génération selfie habituée à produire et manipuler les images, dans une mise en abîme réussie. La difficulté de nommer cet objet témoigne bien encore de la complexité des écritures interactives pour les néophytes. Espérons que WEI OR DIE contribuera à faire diminuer le fossé entre ces œuvres et le grand public.

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